Aussi, que de douleurs, que de honte, que d’angoisses dans la vie de cet homme, lorsque, libre de son service, il redevient à son tour citoyen de sa ville, de sa ville qu’il protége, qu’il veille, qu’il garantit des brigandages, et qui cependant le hait de toutes ses haines, le méprise de tous ses mépris! Que de larmes amères et brûlantes il doit verser sur son grabat, s’il songe à l’opprobre où la misère l’a poussé, à l’infamie dont il a revêtu la livrée, et qui, semblable à la tunique de Nessus, souillera sa dernière pensée et son dernier soupir! Heureusement de semblables retours sur lui-même sont fort peu dans ses mœurs.

L’agent de police n’a pas toujours grand usage du monde. En voici un exemple assez piquant. Un chef de division recevait à sa table plusieurs personnages marquants: un agent, utile pour des renseignements, se trouva invité. Notre homme, placé en si bonne compagnie, se trouvant fort mal à l’aise, dissimulait tant bien que mal son embarras, lorsqu’il eut besoin de prendre du sel. Il remarqua avec inquiétude que sur chaque salière se trouvait une petite cuiller en argent. Ne pouvant deviner à quel usage était destiné un instrument qui lui semblait de toute inutilité, notre pauvre convive se décida enfin à se servir, et, pour cela, enlevant d’une main la cuiller, plonge philosophiquement ses deux doigts dans le sel, où il laisse une déplorable trace de son passage. Puis il remet soigneusement à sa place le petit instrument mystérieux. Cependant le maître de la maison s’est aperçu que plusieurs convives ont souri, et, se tournant vers l’agent, lui rappelle son adresse pour la capture des voleurs. Celui-ci, flatté, raconte ses prouesses et ajoute qu’aucun voleur ne peut lui échapper.

«Mais, dit le chef, sauriez-vous les suivre à la trace?

—Certes, répond l’agent, comme un braconnier suit le gibier.

—Eh bien! reprit le chef, en lui montrant la salière où se trouvaient imprimés les deux doigts, pourriez-vous me dire quel est le nom de l’animal qui a passé par là?»

L’agent de police est instruit cependant: ne connaît-il pas toutes les langues, ce damné polyglotte qui, selon les circonstances, peut vous arrêter en français, en anglais, en italien, en allemand; il saurait demain le chinois, s’il devait capturer un mandarin. C’est un caméléon qui sait à propos changer de couleur, de ton, de manières. L’univers est le lieu de sa naissance; il ne connaît ni parents ni amis, il s’arrêterait lui-même au besoin. Sept villes attestaient qu’Homère était né dans leurs murs, il y en aurait au moins autant qui se soulèveraient pour réclamer si l’agent de police leur donnait la préférence en les choisissant pour berceau. Aussi est-il cosmopolite en diable. Il a tous les âges et n’en a point, tous les noms et ne porte jamais le même, de la richesse aujourd’hui, des honneurs, un titre, un ruban à la boutonnière, demain une blouse et une pipe chargée de caporal. Il sait tout, voit tout, entend tout, est partout, dans le même temps, à la même heure. D’une oreille il écoute les ordres de son chef à la rue de Jérusalem, et de l’autre entend un complot qui bruit dans quelque faubourg abject. Sous la république, il se pavanait dans les clubs avec une large écharpe rouge en collier; sous le directoire, jouait gros jeu dans les salons du noble faubourg; vint l’empire, et, la carte de sûreté en poche, il espionna royalistes et républicains: les affaires changèrent, l’agent resta; il reçut ses ordres des suspects de la veille. Chargé de décorations, dont il usait à volonté, de titres fastueux, il se mit à espionner les bonapartistes qui ne payaient plus son zèle. Plus tard il se glissa parmi les plus acharnés clubistes après les trois journées des pavés, et donna le premier signal dans les émeutes. J’en ai vu un devant la cour d’assises répondre avec impudence au président, qui ignorait sa position, et chercher avec audace le scandale, sachant qu’il serait soutenu: il était plus bonnet rouge que les malheureux qui l’entouraient et qu’il avait dénoncés.

Il y a les dandys du métier chargés des hautes opérations, des arrestations qui demandent plus d’intelligence, d’adresse, que de force et d’énergie. Il n’est point de jours où vous n’en coudoyiez quelques-uns sur le trottoir; et souvent, au théâtre, ce voisin si aimable, si obligeant, causant avec tant de finesse des nouveautés du jour, n’est qu’un agent de la rue de Jérusalem qui vient explorer les consciences politiques, ou surveiller un grinche de la haute pègre (un voleur distingué).

Cette facilité de métamorphose qu’ont les agents de police, cette aisance de manières que prennent des gens qui tout à l’heure encore nous paraissaient rustres et grossiers, me rappellent une scène fort bizarre qui se passa sous mes yeux dans un hôtel aux eaux de Cauterêts, et dans laquelle je fus dupe le mieux du monde d’un de ces messieurs de la rue de Jérusalem.

«Ce jour-là, je dînais à table d’hôte et j’avais à mes côtés une charmante voyageuse parisienne. Par manière de passe-temps j’examinai les convives: un gros papa s’empressait de serrer une serviette autour du cou de son poupard, tandis que sa femme se perdait dans les replis osseux d’une carcasse de canard que lui avait passée le jeune homme qui s’était chargé de découper. Naturellement mes regards se portèrent sur cet individu. Dans une table d’hôte, le découpeur est un homme trop important pour qu’il soit négligé; aussi fixai-je sur lui une minutieuse attention.

«C’était un assez joli garçon, de vingt-cinq ans environ; d’épais cheveux noirs se frisaient en demi-couronne derrière sa tête; une petite moustache, une barbe jeune-France, donnaient du charme à sa physionomie, on se sentait prévenu en sa faveur.