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Je serais moins embarrassé de vous apprendre quel fut le premier des auteurs dramatiques connus, le premier en date s’entend, que de vous dire le nom du dernier éclos dans la couvée que Paris, cette grande pondeuse de célébrités, tient toujours en réserve sous son aile. Hier, c’était M. Alfred, qui ne connaît pas l’illustre M. Alfred! ce soir ce sera probablement M. Félix, ce jeune homme plein d’espérances, vous savez bien; et demain nous entendrons proclamer le nom de M. Charles, la gloire future de la scène française. Au train dont nous marchons, il est bon d’être en avance d’un jour, et comme il faut voir ce qu’on peint et savoir ce qu’on voit, nous prendrons M. Charles, si ça vous est égal, pour souder le cercle dans lequel il faut toujours prudemment se renfermer.

M. Charles doit donc être auteur dramatique, demain, à sept heures du soir; son vaudeville sera représenté devant un parterre composé en grande partie de ses créanciers, gens intéressés à l’art, comme on le pense bien: grand succès! lisez les journaux, trois couplets ont eu les honneurs du bis. Tout a été réglé à la répétition générale. Le directeur compte sur la pièce, l’auteur compte sur les acteurs, les créanciers comptent sur la recette, et le public... le public compte bien n’y plus revenir... Mais le public voit cent fois de suite les pièces qu’il siffle, le public n’a pas plus de caractère!... je vous en fais juge: le vaudeville de M. Charles est exactement le vaudeville de M. Félix, qu’on applaudit en ce moment; lequel vaudeville n’était autre que le vaudeville de M. Alfred, qu’on avait sifflé; et le vaudeville sifflé de M. Alfred, était la reproduction exacte du vaudeville applaudi de M..... Est-ce qu’il y a deux vaudevilles?... Et c’est heureux vraiment pour M. Charles! aussi quittera-t-il l’étude de son avoué, où il occupe la troisième place, pour prendre le no 5978 dans l’association des auteurs dramatiques, avec le droit de recevoir les circulaires de convocation à l’assemblée générale et d’invitation au banquet fraternel où, moyennant dix francs, il aura l’honneur de dire à M. Scribe, de l’académie française et de l’académie royale de musique, ou à M. Victor Hugo, à son choix: mon cher confrère!—Comment veut-on que la tête ne tourne pas à tous les jeunes gens qui savent lire, écrire et compter! des honneurs et des richesses! être affiché dans tous les carrefours, crier la clôture dans une assemblée! boire du vin de Champagne à côté de M. Alexandre Dumas, en face de M. Viennet, sous les regards de M. Casimir Delavigne, non loin de M. Dupaty! il faudrait n’être pas... comment dirai-je?... il faudrait ne pas être Français, ne pas vivre dans l’étude d’un avoué, pour résister à la douce pensée de se savoir auteur dramatique, pour ne pas rêver sur son grabat un succès semblable à celui du Sonneur de Saint-Paul: deux cents représentations, six cent mille francs de recette!—Le banquet annuel et le souvenir du Sonneur de Saint-Paul, voilà de quoi fertiliser le génie des clercs de la nouvelle basoche et des modernes enfants sans souci; de quoi répondre à toutes les vanités, de quoi fournir à tous les rêves, de quoi justifier toutes les intrépidités, de quoi expliquer toutes ces existences inexplicables: car pour être auteur dramatique, il suffit de vouloir l’être, et la volonté, c’est la seule foi de notre époque. D’ailleurs, quand on ne se croit pas à la rigueur la force de se faire auteur tout à fait, ce qui est un cas excessivement rare, ou quand, par modestie, on ne veut pas l’être en entier, on le devient pour une moitié, pour un tiers, pour un quart; mais comme quatre quarts de pièce font toujours un auteur complet, la postérité n’y perd rien et la gloire du nombre s’en augmente. On est auteur dramatique pour tant de choses différentes! pour le titre, pour l’idée, pour le scénario, pour le dialogue, pour les couplets, pour le choix des airs, pour faire recevoir la pièce, pour discuter avec la censure, pour surveiller les répétitions, pour prêter son nom à l’auteur endetté, enfin, pour quelques écus et quelquefois pour rien du tout.

On devient plus facilement auteur dramatique qu’épicier:—n’est pas épicier qui veut! Et n’était la crainte d’offenser l’utile corporation si admirablement réhabilitée par M. de Balzac, auteur non dramatique,—le peintre en miniature badigeonne mal les décorations,—je dirais que l’auteur dramatique est l’épicier littéraire de notre époque. Mais repoussons une comparaison peu favorable à l’épicier, quelque droguiste qu’il soit. S’il le veut, lui, il peut être modeste: ses balances lui rappellent sans cesse l’égalité native des hommes; il n’a pas deux poids et deux mesures; et s’il le veut, il peut être probe. Demandez donc de la modestie à l’auteur d’un mélodrame, et de la probité au vaudevilliste! il n’y a pas de plagiat dans l’épicerie: gloire et patrie à l’épicier!

Cependant nous ne saurions le taire, l’auteur dramatique est boutiquier manipulateur: il broie son cacao sur un dictionnaire, il distille son huile de roses dans un encrier, il mesure ses vers à l’aune, il pèse ses ingrédients d’après la recette classique ou romantique, puis il coule ses actes dans le moule à chandelles, où tous les auteurs dramatiques, ses confrères, coulent les leurs, cinq à la livre, plus ou moins. C’est ainsi qu’on éclaire la France, c’est ainsi que le suif littéraire lutte avec le gaz de l’industrie, et que notre lustre national projette ses rayons jusqu’à St-Pétersbourg! L’adepte qui dans l’étude de son avoué rêvait la gloire littéraire, devient donc, sans y songer, un misérable canut, un filateur de scènes, un tisseur de péripéties, un tailleur dramatique, flairant la mode, guettant les circonstances, interrogeant le caprice d’un public blasé, retournant les vieux habits pour les vendre comme des neufs, s’ingéniant à mettre le commencement à la fin, à changer les époques et les noms, à profiter de l’esprit des autres;... mais cent mauvaises pièces rapportent plus qu’une bonne: à ce compte on se fait un nom, une fortune, sans se faire d’ennemis. La baguette de Tarquin ne frappait que les pavots de qualité: le poëte habile ne doit jamais dépasser le niveau de ses confrères.

Je sais bien que le public est parfois singulier, qu’il prend mal certaines choses, qu’il a ses mauvais jours, qu’il rudoie Caligula... mais il caresse Mademoiselle de Belle-Isle, et tout se compense. C’est surtout dans la vie de l’auteur dramatique, que le système de M. Azaïs reçoit son application la plus étendue: des sifflets, mais aussi des bravos; les critiques du feuilleton, mais le bulletin du caissier; l’exigence des acteurs, mais la vie qu’ils donnent à de pâles et frêles traits de plume. On tombe, soit, mais on trône. D’ailleurs, n’est-ce rien que d’être l’âme de cet univers de carton dont on fait mouvoir toutes les machines, que d’être l’ordonnateur de ce pêle-mêle de palais et de chaumières, que de commander aux orages? L’auteur dramatique sur les planches d’un théâtre est le fiat lux au sein du chaos, c’est le ciel et l’enfer, l’objet des bénédictions et des imprécations d’un monde de coquettes et de pères-nobles, de rois et de niais, de figurantes et de figurants. Aussi, voyez-le, providence, espoir ou terreur, arriver les mains dans ses poches, et le manuscrit sous le bras, le jour d’une distribution de rôles. Il lit, on écoute; les vanités sont en ébullition, personne n’est content de son lot, tous envient celui des autres: l’ingénue veut un peu plus de candeur; l’amoureux demande une autre déclaration; Araminthe exige une grande tirade. Mais tout s’apaise aux promesses d’un nouvel ouvrage. Avant la lecture d’une pièce, l’auteur est une puissance, on le courtise, il fait ses conditions, il obtient ce qu’il veut; les rigueurs expirent, les intimités commencent, les haines s’oublient; l’actrice, l’acteur et l’auteur se confondent dans une même espérance, jusqu’au jour du désenchantement, jusqu’à cette première représentation où la vérité se fait entendre de part et d’autre, après le jugement du public.—«Mon rôle est mauvais.—Dites que vous le jouez en dépit du bon sens.» Les récriminations durent vingt-quatre heures; et la prochaine nouveauté change tout sans rien changer.

Je voudrais bien vous peindre l’auteur dramatique dans un entr’acte de la première représentation de l’un de ses ouvrages: l’anxiété ou la satisfaction avec laquelle il regarde le public par le trou du rideau, prouvent moins pour la pièce qu’elles n’indiquent le trait caractéristique du patient.—Il y a l’auteur dramatique qui doute de tout, et celui qui ne doute de rien.—Le premier haletant, suant à grosses gouttes, le col tendu, n’entend que des murmures d’improbation; la moindre toux l’effraie: son cœur suspend ses battements, il sourit, il pleure... Tantôt c’est le public qu’il accuse de ne pas écouter; tantôt c’est l’acteur qui va trop vite ou trop lentement; tantôt ce sont les machinistes qui se font attendre: ses jambes fléchissent sous lui, et il ne peut rester en place. Il marche, il s’arrête; les exclamations qui sortent involontairement de sa poitrine trahissent ses tourments.—«Eh! ce n’est pas cela, malheureuse!—Arrête-toi donc, bourreau!—Ris donc, butor!—Baisse donc les yeux, coquine!» Siffle-t-on:—«J’étais sûr qu’on les travaillerait à ce passage, ils ne l’ont jamais compris.» Applaudit-on:—«Ah! on se décide, c’est bien heureux, vraiment!» Mais à côté de lui, une actrice jalouse donne à ces applaudissements un motif étranger à la pièce: «Il paraît que nous avons nos amis dans la salle.» Puis il lui faut subir les reproches ou les félicitations du directeur et tutti quanti; puis enfin il se retire seul, harassé de son succès ou de sa chute, interprétant pour ou contre lui tous les mots que le hasard lui apporte sur son passage; et, en attendant les feuilletons qu’il se promet de ne pas lire, et qu’il lira tous, il va expier sa gloire ou préparer sa vengeance sur son lit de Procuste. C’est là qu’il trouvera, trop tard, les situations fortes, les scènes intéressantes, les mots piquants qui auraient pu faire une bonne pièce de l’œuvre représentée.

Quant à l’autre, au second auteur, à l’imperturbable, on le rencontre partout, dans la salle, au fond d’une loge, à l’entrée d’une galerie; il se promène dans les couloirs, il traverse furtivement le foyer, il est content du public, il exalte les acteurs, il encourage tout le monde; à son oreille tous les murmures sont flatteurs; il n’aperçoit que des marques de joie. On rit à l’endroit le plus pathétique:—«Bon! on le prend en gaieté, ça m’est égal.» On s’indigne:—«Bien! la situation fait son effet.» On siffle à outrance:—«C’est un pari! C’est un tour de Fanny! C’est l’administration pour ne pas me payer ma prime!» On redouble, on fait baisser le rideau:—«La pièce ira cent fois, je leur prouverai que j’ai plus de talent qu’eux.» Et après avoir été promener son intrépidité sur le théâtre où il rassure chacun, où on lui demande des changements, des coupures:—«Non, rien, dit-il, je n’ôterai pas un mot. C’est un coup monté, je le savais... La pièce a très-bien marché.» Puis il va rejoindre ses amis les feuilletonnistes qui l’attendent à table où l’on sable les droits d’auteur. Léontine l’agaçante et la mélancolique Adèle, viennent réconforter un amour-propre qui ne s’est pas un instant démenti; les belles petites qui ont joué comme des anges sollicitent leur amour d’auteur pour de nouveaux rôles: le pacte est conclu, signé, scellé. C’est une jubilation diabolique, un concert d’éloges étourdissant et réciproque. On le voit donc, il ne s’agit que de savoir bien prendre les choses.