L’honneur d’être l’idole des actrices, l’objet de la contemplation extatique des claqueurs et l’espoir des marchands de billets est immense sans doute; mais d’autres immunités plus réelles attendent l’auteur dramatique dans la vie sociale: il ne paie pas plus de patente qu’un pair de France, car il offre à l’état toutes les garanties morales d’un homme bien pensant. Aussi reçoit-il la croix d’honneur, à titre d’encouragement. Tous les auteurs dramatiques méritent la croix d’honneur. C’est le prix de sagesse, c’est le prix de bonne conduite, comme le fauteuil académique est le prix d’orthographe ou le prix d’amplification. Un auteur dramatique, marqué d’un ruban rouge, membre de l’Académie, doit prétendre à tout, doit aller à la chambre haute,—lisez la loi,—et à la chambre des députés, aussi facilement qu’il a le droit d’entrée gratuite dans les vingt-six théâtres de Paris. Je dis aller pour devenir membre. Corbleu! croit-on qu’il se borne à rester spectateur de la moindre comédie quelconque? il mange au râtelier du budget le foin des subventions théâtrales, quelquefois même l’avoine des fonds secrets. Le vaisseau de l’état a des rameurs de tous les rangs; la chiourme est composée de gens habiles; ne craignez rien pour eux: la Méduse chavire, mais l’auteur dramatique, s’il n’est pas placé sur le radeau, surnage comme ces bouteilles vides et bouchées que les marins jettent à la mer pour laisser une trace de leur passage. Le vaudeville bouton de rose qui fit les délices du consulat n’est-il pas toujours à flot dans le calme plat de l’académie? il donne des prix de vertu, lui qui fut si digne de les recevoir! Le titre d’auteur dramatique est d’ailleurs un brevet de longévité; on se survit toujours quand on le porte; il préserve de tous les miasmes méphitiques qui causent tant de ravages dans la population des grandes cités; il a les propriétés du vétiver et du chlore: pas un auteur dramatique n’est mort du choléra! car Moreau, feu Moreau, cet auteur de tant de vaudevilles oubliés, il n’est tombé victime du fléau que comme conseiller d’état; oui, feu Moreau, que la révolution de 1830 avait arraché aux flonflons, mort, à la fleur de son âge, conseiller d’état, vivrait encore s’il eût résisté aux embûches du pouvoir. Eût-il été dévoré des hannetons, jusqu’à sa croix d’honneur, dans sa tournée administrative, le grand, l’aimable, l’enjoué Romieu, s’il fût resté auteur de son unique vaudeville? mais les insectes des départements sont très-friands de la chair des préfets, et je tremble pour M. Mazères! A propos de départements, l’auteur dramatique veut-il aller promener sa gloire, lui faire changer d’air, ça ne peut pas nuire; voyez le commissaire de police sourire bénévolement à cette réponse: auteur dramatique.—Il s’agit d’un passe-port.—La profession d’homme de lettres lui eût valu quelques rebutades, quelques signes invisibles de suspicion pour le faire arrêter au prochain village. L’homme de lettres est sujet à caution; mais la censure est la protectrice naturelle de l’auteur dramatique; grâce à elle n’est-il pas l’écrivain le plus politiquement orthodoxe de tous les écrivains, l’amuseur le plus croustilleux de tous les amuseurs publics? Mais le pauvre homme ne s’appartient plus, il fait partie du domaine public: on vend son portrait, son buste, sa charge, il est à la foule, aux journalistes; il n’a plus de refuge, et quand il passe, il se trouve quelque badaud tout vain de le connaître, qui le signale à l’admiration publique. Mon Dieu! que j’étais heureux et fier le jour où M. Paul Foucher, me prenant pour un autre, daigna me dire: Avez-vous vu mon beau-frère? et ce beau-frère, savez-vous quel il est? ce beau-frère, c’est Victor Hugo, l’ex-enfant sublime, l’auteur de Ruy-Blas! rien que cela! Moi qui vous parle et qui n’ai pas l’honneur d’être membre de l’association des auteurs dramatiques, j’ai parlé à M. Paul Foucher, le bel-oncle de tant de chefs-d’œuvre! Je pourrais même vous le montrer au besoin. Je pourrais vous nommer les auteurs-acteurs, les auteurs-directeurs, qui se lisent leurs pièces à eux-mêmes, qui se les reçoivent, qui se les jouent. Je pourrais aussi vous dire de quelle jambe boitent nos académiciens. Je pourrais encore vous peindre emblématiquement MM. Théaulon, Mélesville, Guilbert de Pixérécourt, Ancelot, de Planard, d’Epagny et Bayard, chevalier sans peur. Mais il ne faut pas dire tout en un jour.
L’auteur dramatique du boulevard du Temple est toujours un grand gaillard, bien nourri, bien rubicond, qui porte son chapeau sur l’oreille, qui boit de la bière à la porte d’un café, près du théâtre, en fumant son cigare. On dit même qu’il fume deux cigares à la fois le soir de ses premières représentations. C’est le plus intrépide admirateur de lui-même qui soit sous le dôme d’un théâtre; il ne voit jouer que ses pièces, il ne comprend qu’elles, il en parle ingénument: elles ne sont pas mal venues. Quant à son collaborateur, il n’y a jamais rien fait. Cet auteur-là est ce qu’on appelle au théâtre le charpentier. Il dédaigne d’écrire, mais il corrige; il a son français particulier, son style à part; il fait toujours relier la collection de ses drames pour l’ornement de sa bibliothèque et pour l’instruction de ses enfants. C’est le type sauvage de l’auteur dramatique, c’est le dramaturge à l’état d’anthropophage, il digère la viande crue, il avale des cailloux, enfin il croit à lui-même avec l’aplomb d’un maître en fait d’armes et la simplicité d’un enfant.
Auprès de lui, c’est un être bien débile que l’auteur dramatique de la rue de Richelieu, le fils des dieux, le successeur d’Alcide, continuateur de Corneille et de Molière, bonhomme à la voix flûtée, frêle colosse qui parle bas pour qu’on l’écoute. A l’entendre, il ne prétend à rien, il veut tout ce que l’on veut, il ne gêne personne, pourvu que son nom soit sur l’affiche. Ses sollicitations sont des ordres, et ses amis sont si puissants, qu’on tremble à ses moindres soupirs. Ses ouvrages sont d’ordinaire appris, répétés, mis en scène avant que l’administration ne se doute du titre; quel que soit leur mérite, ils doivent, quand même, faire des recettes forcées, sous peine de perdre de hautes faveurs, qui sait? peut-être la subvention. C’est le type civilisé de l’auteur dramatique: celui-là, il loue tout le monde pour qu’on loue les loges, et le primo mihi rime dans ses vers avec dévouement, avec bien général, avec charité, avec sens commun et même avec popularité.
J’ai dit qu’on était auteur dramatique pour peu qu’on voulût le devenir; il y a cependant des gens qui ne peuvent jamais parvenir à l’être. L’exception, on le sait, prouve la règle, et comme l’intention est réputée pour le fait, accordons-leur le titre honoraire, s’il ne dépend pas de nous de leur donner les profits. D’ailleurs ces gens-là tiennent peu à l’argent: ce sont des imbéciles qui gâteraient bien vite le métier si on les laissait faire! Et d’abord ne veulent-ils pas que leurs drames aient un but; ne tendent-ils pas à impressionner les masses dans une direction sociale; n’ont-ils pas égard à la vérité historique, à la vérité des caractères, à la vérité d’observation! avec eux pas d’invraisemblance, pas de ces coups de théâtre imprévus qui vous tiennent constamment les yeux ouverts, pas de ces péripéties laborieusement amenées; leur art est un art froid, raisonnable, fatigant, qui blesse les spectateurs dans les replis les plus cachés du cœur. Et que deviendrait le théâtre, bon Dieu! si l’on y faisait la guerre aux vices! Aussi l’auteur dramatique non représenté est-il éconduit partout où le pousse sa mauvaise étoile; son signalement est donné, il n’y a pas pour lui de pseudonymes possibles; tout le trahit, il n’écrit pas la scène se passe à tel endroit comme les autres; sa conscience se manifeste si minutieusement par l’orthographe, par la ponctuation, par la simplicité et le naturel des moyens d’exposition du sujet, et de développement, et de dénoûment, qu’il est toujours facile à reconnaître et à renvoyer.
«Monsieur, lui répondent tous les directeurs, l’ouvrage que vous avez bien voulu nous communiquer révèle une profonde connaissance des hommes, le sujet est neuf et intéressant, le dialogue facile et vrai, les caractères sont bien tracés et naturels; on y distingue un esprit d’observation devenu bien rare: malheureusement il ne convient pas à notre théâtre de représenter une œuvre si remarquable, etc.» Cet homme-là ne peut jamais arriver jusqu’au public, il meurt inconnu, avec le chagrin d’emporter ses idées, son originalité, sa forme, son génie en un mot. C’est le type artistique du dramaturge; il sert à justifier cette vérité devenue banale, que pour être auteur dramatique il faut surtout, et avant toute chose, ne pas avoir de génie.
Il y a encore une autre exception à la règle générale, une autre espèce d’homme qui veut à toute force se faire auteur dramatique sans pouvoir l’être jamais, même au théâtre Castellane; c’est l’auteur qui a eu le génie de naître tout grand et tout riche, l’auteur titré, l’auteur qui donne à dîner, le véritable amphitryon: sa pièce a cinq actes, les vers ont le nombre de syllabes voulu, il consent à payer tous les frais, à faire exécuter les décorations et les costumes, à louer la salle entière; il comble de cadeaux la principale actrice, il offre sa bourse au grand comédien, il prodigue l’or et les caresses aux figurants, même au pompier: les journaux ont eu leur part dans ses largesses, cent mille francs jetés ainsi garantissent le mérite littéraire de l’auteur dramatique. Eh bien, la magnifique tragédie est sifflée impitoyablement, les acteurs ne veulent plus y reparaître, les feuilletons s’en amusent, les amis s’en moquent, et le public à son tour, le public payant ne peut être admis à rire aussi, lui, du passe-temps aristocratique du grand seigneur. Il faut en convenir, le public payant n’est pas heureux.
Il y a encore l’auteur dramatique en jupons, la femme-homme de lettres, type diaphane derrière lequel on aperçoit la figure étonnée du bourgeois de Molière. Mais l’auteur dramatique modèle, le grand auteur dramatique, celui qui résume en lui tous les auteurs dramatiques passés, présents et futurs, l’auteur multiple, c’est la table de Pythagore incarnée. Il pourrait dire à la rigueur ce que chaque trait de plume lui rapporte bon an, mal an. Il vend en gros et en détail; il fait généralement tout ce qui concerne son métier: des couplets, des drames, des comédies et des vaudevilles dans tous les genres, pour tous les goûts, à tous les prix. C’est le fournisseur breveté de toutes les entreprises; il a le monopole des théâtres royaux; ce qui sort de sa boutique porte son cachet; la province et l’étranger vivent de ses produits; enfin il est plus riche que ne le furent Voltaire et Beaumarchais à eux deux, tout millionnaires qu’ils fussent: maisons de ville, maisons de plaisance, châteaux crénelés, prairies, vignes, labourages, hautes futaies, il a trouvé tout cela sur du papier blanc avec de l’encre de la petite vertu, bien et dûment, sans prendre dans la poche ni dans le secrétaire de personne, au contraire, mais en pillant tout le monde, en chassant tous ses concurrents ou pour mieux dire en les faisant tous concourir à sa fortune princière. Qui voudrait ne pas lui ressembler! entendons-nous cependant, il a le front bas et fuyant, les oreilles longues et écartées, les sourcils épais, le teint rouge, un habit cannelle et la démarche pataude... mais l’esprit est léger, fin, délicat et gracieux comme les chiffres arabes: avec lui deux et deux font vingt-deux, parce qu’il sait placer convenablement les choses. C’est l’agent de change le plus ingénieux! c’est l’alchimiste le plus sûr de son fait! dans ses heureuses mains le cuivre devient or, et comme l’or est une chimère, il le transmute en propriétés foncières, pour confirmer cette grande vérité génésiaque de notre origine, si trivialement exprimée par le proverbe: ce qui vient de la flûte retourne au tambour. Voilà la science hermétique de notre époque, et c’est ainsi qu’on n’invente pas la poudre.
Cependant ne croyez pas qu’il soit heureux sous le soleil de son illustration, sur la litière de ses lauriers, l’auteur dramatique universel. Sa vie est un bagne, il est condamné aux travaux forcés à perpétuité; le fer rouge de la renommée l’a marqué au cœur. Quand nous sommes mollement bercés dans nos travers aux sons de son galoubet, il veille lui pour nos plaisirs; les vers que nous chantons si gaiement, il les a comptés sur ses doigts; et le trait final du couplet, cette fleur de l’inspiration, elle lui a demandé sept branches parasites, sans lesquelles il n’y aurait pas eu de bouquet. Il n’a ni jours ni nuits. Il va du travail de l’enfantement au travail de la représentation: il faut lire aux acteurs, il faut faire répéter, et comment être à la même heure en vingt théâtres différents? ces vingt jeunes femmes que la foule idolâtre, envie, elles sont toutes à lui, mais a-t-il le temps d’être à aucune d’elles? Quand une affaire se termine là, une autre ici commence. C’est Tantale au milieu des eaux, Prométhée sur son rocher, Ixion sur sa roue. A l’Académie il se doit à lui-même de ne pas dormir, d’avoir l’air d’écouter, d’avoir l’air de penser. Sa réputation le suit partout, le tient sur le qui vive. Il ne cause pas, il ne saurait dépenser inutilement un trait d’esprit, mais il écoute et il retient. D’ailleurs, c’est à qui lui donnera une idée, un avis, un bon mot; on est pour lui d’une indulgence qui tient de l’abus; la présomption favorable va jusqu’à lui supposer des intentions qu’il n’a jamais eues, jusqu’à transformer ses pléonasmes en beautés; a-t-il écrit par hasard: certains indices m’indiquaient, tout le monde se récrie: comme c’est bien! il n’y a que lui en effet pour trouver de ces finesses-là. Son cerveau est un ana méthodique, un casier alphabétique, et sa plume puise à différents encriers le sentiment, la joie, la douleur, en phrases toutes faites; il a son magasin de péripéties et de dénoûments, son tiroir aux moyens: toute chose lui sert pourvu qu’elle ne soit ni neuve, ni morale, ni hardie: il faut plaire et ne rien hasarder. De tout temps les idées nouvelles ont compromis les réputations: notre grand auteur dramatique ne veut pas boire la ciguë. Boire! hélas, il n’a plus d’estomac! Mais c’est son hospitalité qui surtout décèle une noble existence de dévouement et d’abnégation: chez lui, en ville, à la campagne, chacun travaille comme lui. Il a ses éplucheuses et ses dégrossisseurs. Au son de la cloche tout le monde s’éveille et se met à l’œuvre: au déjeuner on rend compte de la besogne, puis on y retourne. Il n’y a pas de ruche plus industriellement combinée, toutes les abeilles distillent; les romans nouveaux y sont pressurés, on en extrait le suc, et c’est ainsi que se prépare ce régal de miel et de lait qui, chaque soir, comme une manne abondante tombe en légers flocons sur un peuple affamé, pour la grande gloire de la France et pour maintenir son poids dans la balance des nations.
Hippolyte Auger.