Si nous avions mission de faire une histoire complète de la vieille fille, dans tous les temps et chez tous les peuples; si nous devions la prendre à son premier berceau, la suivre dans tous ses développements, sous toutes ses formes, il nous faudrait, le flambeau de l’analyse philosophique à la main, remonter la route obscure du passé jusqu’à l’origine des antiques civilisations, secouer la poussière amoncelée sur leurs débris, évoquer leur esprit, ranimer l’Inde, l’Égypte, la Grèce et Rome, et redescendre par le christianisme à travers toutes les misères du moyen âge. Un tel travail nous entraînerait sur un terrain immense, il toucherait à toutes les hautes questions sociales, politiques et religieuses. Il nécessiterait une analyse rationnelle de la nature humaine; il ajouterait à la longue litanie des douleurs de l’humanité.

Mais notre tâche se borne à la peinture de la vieille fille actuelle, française et parisienne surtout, car Paris, cet assemblage de tous les contraires, ce temple du goût et de la grâce, cet enfer et ce paradis des femmes, ce minotaure qui chaque jour dévore des milliers de jeunes et généreuses existences, voit naître rapidement un grand nombre de vieilles filles. Autrefois les murs des cloîtres les cachaient presque entièrement; aujourd’hui elles se montrent partout. Autrefois l’orgueil du blason et la cupidité titrée se développaient prodigieusement dans la première classe de la société; aujourd’hui un autre orgueil, une autre cupidité, donnent aux classes moyennes l’honneur de les multiplier le plus. Autrefois c’était le défaut absolu de culture intellectuelle, aujourd’hui c’est une instruction, des talents en désaccord avec certaines nécessités sociales qui condamnent les femmes au célibat. La vieille fille encombre les institutions, emplit de son nom les Petites-Affiches aux articles gouvernantes, demoiselles de compagnie, leçons de langues, de musique, de peinture, etc., etc. On la voit dans nos athénées, nos cours publics et particuliers, cherchant sans doute à se tresser, avec quelques fleurs cueillies dans le champ de la science ou de l’art, une guirlande qui la console de celle que l’hymen n’a pu poser sur son front virginal.

La plus féconde des diverses causes auxquelles on doit attribuer sa multiplication actuelle, est incontestablement l’adoration croissante du veau d’or, unique dispensateur des délices d’un luxe arrivé à l’état de nécessité presque universelle. Tout pour l’argent et par l’argent; sans lui, rien. Base de l’échafaudage de notre système politique et sa première loi morale, il est naturellement aussi la première, la plus puissante passion d’une époque où la soif du pouvoir est devenue une sorte d’épidémie générale. Vouloir que les hommes, enfoncés dans le gouffre d’une sordide industrie, ne se transforment plus en marchandise, qu’ils cessent de se tarifer en sens inverse de leur réelle valeur et renoncent à ne faire du lien conjugal qu’un vil trafic, c’est leur demander l’impossible. D’ailleurs, il faut le reconnaître, le grand nombre a besoin du pavois de la fortune pour être remarqué, d’une forte dot pour venir en aide à sa boiteuse ambition! le plus maltraité par la nature se croit sans prix, s’il a publié quelque mauvais livre, ou s’il a un diplôme d’avocat. Citez une jeune personne charmante, dites: «Elle unit les qualités de l’âme à celles de l’esprit,» et l’on vous interrompra en s’écriant: «Au fait, combien vaut-elle? sont-ce des écus comptants?»

Donc peu ou point de mariage possible pour la Parisienne pauvre. Quelque honorable que puisse être ou le nom qu’elle porte, ou le sang dont elle est sortie, elle n’en devra pas moins, paria de la fortune, vivre le plus souvent triste et solitaire en ce bas monde, si elle ne veut voir ses ailes d’ange exposées aux souillures de la corruption. Non, presque jamais pour elle de couronne nuptiale, de chastes et légitimes amours! Paris ne lui jettera que les fleurs de la séduction, il ne lui prodiguera que de trompeurs hommages et de mortelles caresses, véritables étreintes de vautour.

Le développement de la vieille fille peut se scinder en trois époques distinctes: la dernière commence à quarante-cinq ans, la seconde à trente-cinq, et la première à vingt-cinq; car, hâtif dans toutes ses créations, Paris n’attend pas le déclin des roses de la beauté, la chute de leurs dernières pétales, préludes et signes d’une cruelle transformation, pour appliquer à une femme l’épithète de vieille fille. Est-il une qualification plus désespérante par le ridicule qu’elle imprime, les froissantes préventions qu’elle inspire et l’étendue du sens que le monde y attache? Dans son langage, vieille fille signifie toujours tout ce qu’il y a de plus ennuyeux, de plus aigre, de plus triste, des ruines... Aussi n’est-il guère d’hommes en quête de l’ambroisie matrimoniale, à moins que l’or irrésistible ne se trouve là pour les attirer, qui ne fuient à ce mot de vieille fille, comme si un plomb meurtrier menaçait de les atteindre; et n’est-il pas non plus beaucoup de mères qui ne souffrent toutes les douleurs à l’approche des vingt-cinq ans de leur fille, et n’imaginent mille innocents stratagèmes pour en cacher le plus longtemps possible la fatale connaissance au monde.

C’est à sa seconde époque que la vieille fille doit être observée. Plus tôt, le temps a manqué à la double action du célibat et du monde pour mûrir ce fruit social, lui donner toute l’âcre saveur que sa nature lui permet d’acquérir. Plus tard, beaucoup d’oppositions de couleurs se sont affaiblies et fondues sous un glacis général, ordinairement terne, froid, gris; beaucoup de différences se sont effacées: la vieille fille, en quelque sorte, est arrivée à l’état d’une médaille dont le frottement des siècles aurait usé les principaux traits. Souvent alors la pétrification du cœur s’est tellement complétée, qu’il est difficile de reconnaître la malheureuse créature qui ne s’usa que par le sentiment, d’avec celle qui n’aima jamais rien, ou ne but qu’à la coupe du plaisir.

A la troisième époque, la vieille fille considérée dans sa généralité, se ressemble partout. Deux ou trois coups de crayon et quelques teintes suffisent pour la reproduire à peu près complète.

A Vienne comme à Londres, à Paris comme en province, ce sont les mêmes ridicules et les mêmes défauts. Chez la majorité des vieilles filles de cinquante ans, mêmes prétentions plus grotesques les unes que les autres, mêmes minauderies sentimentales, mêmes poses de beauté de seize ans, même maintien de précieuse au regard louche, mêmes façons d’intolérante bigote, cachant sous un air hébété, ou de chat qui fait patte de velours, l’humeur la plus méchante, une passion aussi forte pour le sensualisme de la médisance que pour celui de la bonne chère. Ses bichons et ses perroquets ont ordinairement seuls la puissance de raviver une sensibilité qui paraît complétement éteinte. Acceptée comme un fléau, reçue comme une caricature, supportée comme une pénitence, elle provoque l’effroi, excite le rire, détermine l’ennui, et, dans sa forme de bigote surtout, se montre en toute circonstance une des plus favorites incarnations de l’égoïsme.

Variant selon son tempérament, son caractère, son éducation et les diverses causes de son célibat, la vieille fille offre à ses deux premières époques les plus grandes oppositions. Vue d’une certaine façon, on la proclamera un des symboles du progrès; prise d’un autre côté, elle apparaîtra comme un des fantômes du passé. Sur tel terrain, elle formera une corporation stupide; sur tel autre, une phalange intelligente. Dans le coloris de certains portraits on retrouvera quelques nuances rappelant cette célèbre hétaïre dont Aspasie en Grèce et Ninon chez nous furent les plus parfaits modèles. Au bas d’une esquisse représentant la vieille fille vouée au célibat, au travail et aux privations de toutes sortes pour soutenir une famille ruinée, une mère infirme, on écrira le cœur plein d’admiration «Nouvelle Antigone». Sur d’autres tableaux, reproduisant les tourments de son âme, retraçant ses traits prématurément flétris, disant le découragement de toute sa personne, se lira le poëme entier des douleurs de l’amour. Un teint bruni, une lèvre surmontée d’un duvet aussi noir que l’œil, des mouvements heurtés, l’humeur la plus orageuse, révéleront souvent la martyre d’une organisation que l’hygiène du célibat conduira à la catalepsie ou à la démence. Ici sa devise sera le plaisir, là l’étude. On la trouvera tantôt pyrrhonienne, tantôt crédule, matérialiste, spiritualiste, coquette, sentimentale; souvent à la fois l’une et l’autre, et, par exception, sans feu au cœur, sans électricité dans la tête, être anormal, nature fossile, elle échappera à toute classification. Dévote, elle se différenciera sur chacune des rives de la Seine, et sera beaucoup plus craintive au Marais qu’au faubourg Saint-Germain. Dans le quartier aristocratique, elle s’appuie sur ses titres héraldiques, titres quasi divins; c’est une alliée naturelle de l’Église, qui lui doit à perpétuité ses indulgences plénières et les honneurs célestes. La vieille fille, à sa dernière heure, peut répéter avec le même ton d’autorité, la recommandation que faisait en mourant une des filles de Louis XIV, la princesse Louise, religieuse au Temple:

«Vite, vite, qu’on me mène en paradis au grand galop.»