Sous d’autres aspects, elle n’apparaît pas non plus la même à la Chaussée-d’Antin qu’au faubourg Saint-Germain. Pauvre fille de la noblesse, elle est bien moins froissée dans son amour-propre de femme, bien moins triste à voir que pauvre fille de la finance, de ce monde de patentés millionnaires, à l’âme de granit, au cœur de métal, qui n’ont de regards que pour la fortune, et donnent à son célibat tous les caractères d’un ostracisme aussi humiliant que cruel. Grande demoiselle, elle est moins sombre, ou moins abattue: au-dessus du dédain par son beau nom, elle le défie, ou le rend avec usure. L’Allemagne est toujours prête à lui envoyer un brevet de pureté, à la décorer d’une croix de chanoinesse: hochet dont tout le monde peut rire, mais qui parmi les siens lui donne avec l’indépendance d’allures d’une femme veuve le titre flatteur de madame. Loin de la faire repousser, sa pauvreté ajoute souvent au contraire à la considération dont l’entoure sa caste. Pour être proclamée admirable, elle n’a qu’à se poser en martyre de ses parchemins. Toujours alors, ce qui parfois est vrai, quelque riche parvenu aura osé prétendre à sa main! aura osé espérer greffer la plus roturière postérité sur un arbre généalogique dont les racines s’enlacent et se perdent dans le berceau de la monarchie légitime. En redisant avec quelle indignation elle le repoussa, non-seulement elle se console et caresse même son orgueil féminin, mais elle s’assure, au besoin, toutes les immunités de son noble faubourg, trop au-dessus du vulgaire, trop rempli encore de ses traditions de Versailles, pour avoir jamais, dans aucun cas, le mauvais goût de lui demander plus qu’une vertu de surface.

Laissons aux amateurs du jadis, qui, comme certains damnés de l’enfer du Dante, ont le visage éternellement tourné à contre-sens, le privilége exclusif d’admirer la vieille fille de l’espèce séculaire. Paris ne la produit plus qu’en vertu de l’universelle loi, qui demande toujours au temps présent un peu de celui qui le précéda, au fils un peu du père, pour empêcher qu’il y ait jamais nulle part solution de continuité. Œuvre d’une éducation complétement fausse, absurde, atrophiante, cette nature de vieille fille, espèce de végétation blafarde, ressemble à ces mousses poussées loin des rayons du soleil, entre les fentes d’un sépulcre, au milieu d’un amas de ruines, et sentant le moisi d’une lieue; elle s’épanouit encore dans la plus grande partie des départements, mais elle ne se voit plus guère dans notre capitale, qu’aux environs de la place Royale, parmi les rares familles de bonne bourgeoisie, ou de petite noblesse, restées religieusement attachées à leurs traditionnelles façons d’être et de penser d’avant mil sept cent quatre-vingt-dix.

Entraînée dans la chute d’un édifice social vermoulu, hors de mesure avec le présent, l’Église croule de toutes parts sous les coups redoublés du tonnerre des révolutions prédestinées à accélérer sa chute: qui la soutient encore, qui en est à juste titre l’espoir et la consolation? C’est la vieille fille, façonnée plutôt pour la vie du cloître que pour celle du monde, à peu près unique et dernier jet des antiques croyances de ses pères.

Les mille manies dont cette vieille fille fut toujours riche, suppléèrent, dès son plus bas âge, avec tant d’avantage aux ravages du temps, aux stigmates de la goutte, de la paralysie, qu’elle parut aussi respectable à vingt ans qu’elle le sera à soixante.

Esclave née de certaines lois gothiques, ressuscitées pour elle seule, elle ne pourrait songer à les enfreindre sans compromettre à l’instant sa réputation. Ses sentiments, ses pensées, ses paroles, ses actions, ses gestes, sa pose, son costume sont, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, invariablement réglés et stéréotypés à l’avance. Elle doit interdire à sa scrupuleuse virginité, telle coupe de robe, telle étoffe, tel pompon. Comme un enfant à la lisière, elle n’entrera dans un salon que suspendue aux côtés de ses parents. Mise en modeste première communiante, elle semble oser à peine lever les yeux, ne parle qu’en Agnès et n’agit qu’en automate. Plus délicate que la sensitive, elle se replie sur elle-même, au moindre mot, avant qu’on l’approche. Mélange de superstitions de toute nature, elle a peur du vendredi et du diable, craint les revenants, consulte les cartes, et regarde Voltaire et Rousseau, dont elle ne lut jamais une ligne, comme la désolation de l’abomination. En rapport avec son esprit resté en friche, ses talents brillent des délicatesses qui la caractérisent. Nul profane ne la verra se mettre au piano, et ne l’entendra jouer sans redire avec plus d’effroi que jamais le mot de Fontenelle: «Sonate, que veux-tu de moi!!» Ses intonations dans la romance, son triomphe! où elle distille le mieux tout l’opium de sa voix, suffiraient, si l’on ne connaissait les incohérences, les bizarreries et les infinies contradictions de notre double nature, pour faire juger qu’elle fut, est, et sera toujours la plus blanche des colombes, comme l’appelle son vénérable directeur.

L’histoire de son péché, quand péché il y eut, et que le secret en échappe on ne sait comment, se raconte en deux mots: ce fut une surprise du démon, surprise dans laquelle l’âme loin de faillir, demeura toujours complétement pure du sentiment qui, vingt ans après son malheur, derrière les murs du Paraclet et sous le cilice, régnait encore en maître sur le cœur d’Héloïse prosternée aux pieds des autels.

Sujet plaisant ou triste selon que l’observation est frivole ou sérieuse, cette espèce de vieille fille est étrangère à tout ce que l’univers matériel et immatériel, le monde de la pensée et celui du sentiment offrent de véritablement noble et sublime; elle prouve la déplorable puissance de certains principes, et montre à quel point ils peuvent enrayer l’intelligence et dessécher l’âme.

Il n’y a pas deux mois, qu’une de ces saintes créatures, l’orgueil du Marais, la plus infatigable fondatrice de chapelles, la meilleure pratique de la loueuse de chaises et la plus vigilante conservatrice des fines aubes de monsieur le curé, la plus assidue néophyte des retraites et des stations, en fournissait un nouvel exemple. Saisie tout à coup de la crainte de manquer son salut, elle s’enfuyait mystérieusement de la maison paternelle, ne laissant pour adieu que ce billet au vieux père dont elle était l’unique enfant, la seule joie, et qui l’avait mille fois conjurée de ne jamais l’abandonner, si elle ne voulait le tuer à l’instant:

«Mon père,

«Sous peine de perdre mon âme, je ne devais plus tarder davantage à obéir à notre Seigneur Jésus qui, vous le savez, m’appelait depuis longtemps au glorieux titre de son épouse. Pardonnez donc à votre respectueuse fille, bénissez-la toujours, et croyez qu’elle ne cessera de prier pour vous dans ce monde et dans l’autre.»