Depuis six semaines ce père infortuné ne souffre plus, il est mort!... mort dans les convulsions d’une cruelle agonie! mort en redemandant vainement à la revoir, à l’embrasser encore une fois; mort en faisant entendre avec son dernier soupir le dernier cri de sa tendresse, une dernière bénédiction pour l’enfant que son regard cherchait toujours.

Le type de vieille fille que le progrès burine le mieux, dont il est devenu la religion, qui le suit jusque dans ses voies les plus avancées, n’appartient pas communément aux natures qui se résignent, mais à celles qui se décident, à ces organisations fortes, pour lesquelles une détermination prise est un arrêt dont elles ont calculé et savent subir toutes les conséquences, qui de bonne heure virent, jugèrent le monde, se connurent, apprécièrent leur position et sentirent qu’afin de ne pas toujours marcher de douloureuses déceptions en douloureuses déceptions, elles ne devaient demander qu’à l’étude et aux arts, l’emploi de leur belles facultés, et ne donner qu’aux affections de famille, à la sainte amitié, tous les trésors de leur âme. Trop éclairées, trop justes pour ne pas faire une part convenable aux faiblesses et aux nécessités de positions, elles sont indulgentes et bonnes avec les femmes; sans fiel et sans haine avec les hommes. Vivant de préférence dans l’atmosphère élevée de l’art et de la liberté, enthousiastes du grand, du beau, du bon, comprenant tous les dévouements, elles fournissent des modèles d’amitiés parfaites.

Entrées courageusement à visage découvert dans leur vie de vieille fille, elles se consolent des vides du pâle et froid célibat par le sentiment de leur fière personnalité qu’auraient souvent blessée, dans une alliance de pure convenance, les vices de la constitution actuelle du mariage. Dès leur première époque, elles vont, viennent partout, appuyées sur leur seule force. Toujours naturelles, franches, au-dessus des sots préjugés, elles savent, dans l’occasion, se prêter aux plus folles allures d’une causerie de salon, sans cesser jamais de faire respecter avec un tact exquis les diverses délicatesses de leur nature, aussi éloignée de la pruderie qui caractérise la fausse vertu, que de l’effronterie qui signale le vice éhonté.

Production essentiellement parisienne, cette espèce de vieille fille, qui enrichit par ses plus hautes individualités nos musées de peinture et de sculpture, place son nom à côté de ceux des meilleurs rédacteurs de nos revues scientifiques et littéraires, fournit à l’enseignement les plus précieuses institutrices et aux enfants des riches de tous les pays les plus parfaites gouvernantes. En quelque lieu qu’elle soit appelée pour enseigner notre langue, notre littérature et nos arts, sur les rives de la Néva, aux bords de l’Adriatique, à Berlin, à Philadelphie, toujours digne fille de cette terre de France, que marque un sceau providentiel, partout elle sait accomplir sa tâche dans la mission nationale, élargir avec autant de zèle que d’intelligence les plus nobles voies du progrès.

Observée dans sa vie la plus intime, de vingt-cinq à trente-cinq ans, la vieille fille fournira sous sa forme sentimentale le sujet des plus touchantes élégies, et de nombreux drames dans lesquels les hommes auront toujours joué les rôles honteux. Sous cette forme, aimante comme la Julie de Saint-Preux, aussi dévouée, aussi faible, elle paya quelquefois une ombre de bonheur rapidement évanoui, avec les larmes et le désespoir de la fille déshonorée, de l’amante trahie, de la mère d’un enfant sans nom. Sous cette forme, elle est toujours la plus malheureuse des créatures, et le vide du cœur lui est aussi mortel que les perfidies de l’amour. Le dégoût, la consomption dévorent sa vie et parfois dénaturent si rapidement son caractère, que de sa première à sa seconde époque, il devient entièrement méconnaissable. A la foi vive a succédé le plus glacial scepticisme; le monde n’est plus à ses yeux que la plus monstrueuse réunion de tous les vices. Désolante à entendre, elle fait mal à voir. Sa mise négligée, son regard morne, ses traits altérés, son teint pâle, sa démarche dédaigneuse, le timbre sec de sa voix, indiquent le bouleversement de ses sentiments, l’agonie d’une tendre nature qui cependant résiste quelquefois aux coups du sort. Souvent alors, modèle de courage et de saint dévouement, âme incomprise, ou cœur blessé, elle vient sous l’habit d’une sœur de l’ordre de Saint-Vincent-de-Paule, vouée au service des pauvres et des infirmes d’une société qui la méconnut ou la martyrisa, lui rendre autant de bien qu’elle en reçut de mal.

La sentimentale de vingt ans, qu’une affreuse trahison devait prématurément désillusionner, fut quelquefois la douce chrysalide de la coquette de vingt-cinq. Celle-ci, insensible et rusée tacticienne, créée pour appliquer la loi du talion, rendre tromperie pour tromperie, tendre piége contre piége, vulnérable seulement dans sa vanité, ne souffre bien cruellement qu’aux approches de sa seconde époque. Elle est forte, fait la difficile, tant que les manœuvres de sa stratégie lui valent une apparence de succès, tant qu’elle croit fermement parvenir à prendre enfin un mari dans ses lacs, et arriver par lui à la haute position qui fut quelquefois le rêve de sa jeunesse et la cause de son célibat. Mais quand le marteau du temps sonne le glas funèbre de ses dernières espérances, ainsi qu’un chasseur acharné à la poursuite d’une proie qu’il voit sur le point de lui échapper, elle rappelle sa première vigueur, se donne mille fatigues, fait entendre tous les langages pour saisir celle qu’elle convoite. Poussant les plus gros soupirs, elle imite la colombe, feint l’innocente, ne parle plus de fortune, de rang, ne demande plus qu’un cœur et une chaumière, et promet tous les bonheurs, tous les dévouements au mortel quel qu’il soit, employé à 1,500 fr. ou Quasimodo, qui viendra poser sur son front jauni la symbolique fleur d’oranger.

Toujours parée, et souvent au prix de mille secrètes privations, surchargée de gaze, de fleurs, de panaches, de rubans aux couleurs les plus éclatantes, avide de soirées, de fêtes, elle reste sur la brèche tant qu’elle imagine faire encore illusion sur l’âge de ses attraits délabrés; mais un jour arrive, hélas! où le mari ne peut plus se prendre à la glu de grâces décrépites, songeant à s’envelopper de flanelle, à se mettre du coton dans les oreilles et des lunettes sur le nez. Dès lors la vieille fille offre le phénomène d’une soudaine et complète révolution. Du jour au lendemain, transformée en dévote, elle devient un dragon de vertu, se serrant la gorge à s’étrangler dans le fichu que la veille voyait encore entr’ouvert, et ne prêchant plus que le renoncement aux sataniques pompes du monde. Métamorphose qui devrait étonner, si l’on ne savait ce que la femme de quarante-cinq ans peut retrouver sur le terrain du confessionnal, au milieu d’un nuage d’encens et dans un favorable clair obscur.

La vieille fille de la plus abondante variété, celle que la conquête du jour consola toujours de la perte de la veille, parut souvent pendant sa première époque une énigme sans mot. Nature mixte en oscillation perpétuelle, elle dut en bien des circonstances dérouter l’observateur et mettre le jugement en défaut. Moitié coquette et moitié sentimentale, moitié calcul et moitié dévouement, moitié mensonge et moitié vérité, moitié trompeuse et moitié trompée, elle commença quelquefois par le scepticisme et finit toujours par la crédulité.

Plus elle s’éloigne de l’âge de plaire, plus son cœur et sa vanité semblent s’entendre pour s’aveugler mutuellement. La regarder fixement sans rire, l’écouter longtemps sans bâiller, sont deux choses à peu près également impossibles. Passionnée pour la littérature sentimentale, un volume de roman à dévorer le soir avant de s’endormir, lui est aussi indispensable que sa tasse de café au lait le matin en s’éveillant. Dix fois, au besoin, elle relira le même ouvrage, sauf cependant Lélia, qui, selon elle, n’est que l’œuvre indigeste et mortelle d’une imagination en délire.

Les tristes passions que les outrages du célibat ont fait germer en elle, grandissent surtout d’une manière effrayante à l’arrivée de ses trente-cinq ans, vieillesse de sa vie; car, stérile branche de l’arbre humain, la vieille fille se trouve fatalement privée de cette sorte de seconde jeunesse, dont la nature ne gratifie que la femme ayant rempli sa destinée.