Rongée d’envie comme la coquette, Caligula féminin, tourmentée du regret de ne pouvoir d’un seul coup remplir de défauts, enlaidir, vieillir toutes celles qu’elle sait jeunes, belles, spirituelles, aimées, elle éprouve presque des convulsions d’épileptique à la vue de nouveaux et heureux époux. Jeunes filles, redoutez-la, car ses paroles sont horriblement corrosives, craignez surtout de lui faire connaître l’objet aimé, non qu’elle puisse réussir à vous enlever son cœur, mais parce que son langage au moins perfide, s’il n’est calomnieux, mettra cruellement en relief vos petits défauts.
Elle est de toutes les femmes celle qui, généralement, s’identifie le mieux avec son âge de convention. Surprenez-la dans le plus disgracieux négligé: le matin, au moment où, venant d’achever la toilette de son chat, elle prépare la sienne, et vous en aurez une idée. Oubliant qu’elle pose devant vous presque in naturalibus, que sa cornette ou son foulard cachent mal des tempes creusées et rayées par les années, fille de quarante-cinq ans, elle vous dira encore du ton le plus convaincu, en vous lançant un regard bien sentimental: «Figurez-vous que j’en ai déjà vingt-huit.» Presque sexagénaire, elle s’écriera: «Je ne suis pas précisément vieille, cependant à trente-neuf ans on n’a plus de prétentions.»
Aussi ardente à la poursuite d’un mari, aussi alerte à tendre ses piéges matrimoniaux, mais, par suite de sa double cécité, bien moins adroite que la pure coquette, elle est exposée à de beaucoup plus lourdes chutes. Une banalité jetée encore par pitié à son oreille et qui vantera sa fraîcheur de feuille morte, peut lui donner le vertige. Un dérisoire serrement de main peut la convaincre que l’amour, en style d’épithalame, lui amène enfin l’hymen. Une épître bien remplie de points d’exclamation, qu’un dernier venu sans consistance aura mise à son adresse dans un moment de désœuvrement, suffira pour paralyser tous ses principes de prudence et de sagesse, tous ses scrupules de dévote et toutes ses craintes de l’enfer... Dans ce dernier cas, le jour du rapide abandon arrivé, si elle n’imagine devoir faire honneur de son célibat à une fidélité promise, à la froide cendre d’un cœur dont elle affirmerait avoir été l’unique passion, elle se pose en intéressante victime de l’inconstance. Clarisse de trente-cinq ans, elle arrange l’histoire de la séduction d’un Lovelace de vingt-quatre, de façon à y trouver un petit triomphe pour son amour-propre de coquette. Aux amies qui malheureusement en connurent toutes les péripéties, et sourient en l’écoutant, elle dit et redit d’une voix vibrante de vanité, aux jeunes et jolies surtout:
«Que mon exemple vous apprenne à vous défier des serments d’amour, car jamais femme n’en reçut de plus brûlants, jamais peut-être autant de témoignages d’idolâtrie ne furent prodigués à la plus belle, jamais séduction plus savante, plus irrésistible!...»
Après ce dernier et cruel épisode de sa vie d’espérance, la nouvelle Clarisse se voit presque toujours obligée d’aller passer quelques mois à la campagne pour y retrouver une santé momentanément perdue par le chagrin. Au retour, on ne la croirait plus la même personne. Devenue humble et doucereuse, elle se met dans l’ombre, et n’attaque plus qu’avec le ton de l’indulgence les réputations qu’elle veut ternir. Mais peu à peu les tristes souvenirs s’effacent et le naturel de la vieille fille reparaît modifié cependant par l’exercice de la charité. Alors on la voit supporter avec une angélique patience tous les méchants caprices d’un pauvre orphelin qu’elle dit avoir juré sur le lit d’une mourante de ne jamais abandonner, et qui lui ressemble tellement qu’on l’en croirait la grand’mère.
Égarée par une imagination de feu, entraînée par son cœur, enveloppée dans les réseaux d’une irrésistible séduction, poussée par les rigueurs du sort, stimulée par des instincts de coquetterie, des besoins de locomotion, la vieille fille du dernier type dont l’esquisse puisse entrer dans notre cadre, et que nous appellerons demi-hétaïre, sortie en grande partie de la province, est venue jeune à Paris. Rarement elle y apporta la première fleur de sa couronne de vierge; souvent elle n’y fut amenée que pour cacher sa première souillure, pleurer son premier abandon, trouver sa première consolation, saisir les moyens de rentrer dans sa ville natale, heureuse, triomphante et purifiée par le mariage. Le premier acte du drame de sa vie d’amour finit fréquemment à dix-huit ans par un enlèvement, et son dénoûment à quarante-cinq par une déclaration de principes, aussi peu charitables que rigides. Nature généralement malléable, elle prit vite les principales empreintes du monde parisien, appartenant à tous les rangs, réunissant tous les caractères, superstitieuse comme la vieille fille du passé, intrépide comme celle du progrès, dévouée comme la sentimentale, flottante comme la demi-coquette, savante comme la coquette.
Quelquefois, dès son sixième lustre, elle s’est jetée avec sincérité dans le mysticisme; souvent, à son neuvième, elle se montre encore véritable épicurienne. Toujours convive exacte au banquet offert à la jeunesse, à la beauté, par la nature et le monde, jamais elle ne le quitte avant d’avoir bien savouré tous les plaisirs, toutes les extases de la passion. Néanmoins elle tient autant que possible à sauver les apparences, ses manières réservées sont, même dans certains cas, entachées de pruderie. Au besoin, elle se dit veuve; le mari dut être alors quelque brave capitaine tué à Constantine; d’autres fois il n’a pas cessé de vivre, joueur incorrigible, après avoir perdu la plus belle fortune, il s’est enfui on ne sait où: en Égypte, à Lahore. Le séducteur ou l’amant demeurent toujours cachés sous un nom d’oncle ou de cousin. Parfois l’éclat forcé et le nombre de ses amours, loin de l’empêcher de sortir jamais de sa corporation, semblent lui avoir procuré les moyens de finir par un meilleur mariage, qui seul peut lui obtenir cette estime d’un monde dont la morale ne se calque guère sur les principes de l’éternelle justice.
Maintenant un dernier regard sur la vieille fille accablée d’années, mourant, comme elle a dû vivre, dans le plus cruel isolement, descendant tout entière dans la tombe, ou ne laissant qu’un souvenir de honte. Quel spectacle! Ici plus de côté plaisant, plus d’ironie possible, plus de reproche permis, mais de tristes réflexions, qui font saigner le cœur et nous ramènent à dire en terminant cet article, que quelle qu’ait été sa jeunesse, à quelque catégorie qu’elle appartienne, indulgence et pitié sont dues à celle qui, avec tant et de si justes raisons, pourrait récriminer contre la société qui la créa et n’a pas su faire une loi pour la protéger.
Marie d’Espilly.