Déjà plusieurs défenseurs sont arrivés. En voici deux entre lesquels s’agite une question de droit. Ils gesticulent, feuillettent leur code, crient, se rient réciproquement au nez, et finissent par se tourner le dos. Un autre parcourt gravement des pièces que vient de lui confier un plaideur. Un troisième est entouré d’un groupe de personnes qui l’écoutent respectueusement pérorer. Si quelqu’un arrive et demande son nom; un des auditeurs se penche à l’oreille du nouveau venu, qui écarquille les yeux, et fait un léger hochement de tête admiratif. Ce défenseur est ordinairement le plus bavard et le moins instruit, et pourtant c’est celui qui jouit de la plus grande réputation. Celui que nous avons suivi entre en saluant humblement, car le défenseur officieux est d’une grande politesse avec tout le monde (politesse qu’il porte au plus haut point avec les gendarmes et le commissaire de police du quartier) et d’une excessive aménité avec ses confrères qu’il n’interpelle jamais sans précéder leur nom du terme: maître, consacré au barreau. Voyez avec quelle affabilité il presse la main de chacun d’eux, avec quelle touchante sollicitude il s’informe de leur santé; puis tout à coup sa physionomie riante devient sérieuse, il parle d’une affaire importante dont on lui a confié la gestion, d’un rendez-vous qu’il a eu avec un avocat distingué (que, par parenthèse, il n’a jamais vu), de la certitude de son succès, des honoraires immenses dont il sera gratifié, et de l’honneur qui rejaillira sur son nom. Cependant un homme se lève, s’approche de lui, et demande bas, bien bas, s’il serait possible de lui dire deux mots. Le défenseur officieux, voyant que l’interlocuteur a besoin de lui, se rengorge, tousse, caresse son menton, et entraîne sa pratique dans un angle de la pièce. Le nouveau client expose le motif de sa demande d’un air piteux et en tournant entre ses doigts ce qui lui sert de coiffure. C’est un débiteur malheureux cité pour l’audience du jour et qui voudrait obtenir un délai quelconque. Le défenseur l’écoute d’un air capable, lui promet, avec l’assurance d’un oracle, de lui faire accorder ce qu’il désire, et se fait préalablement consigner ses honoraires. Le malheureux, rassuré sur son avenir, les donne sans hésiter, et offre à son avocat un verre de vin. Celui-ci rejette la proposition sous prétexte qu’il n’a pas déjeuné. On comprend fort bien où veut en venir notre homme. Son client se laisse prendre au piége; il ajoute à l’offre du liquide celle d’une côtelette que le défenseur refuse d’abord avec dignité, mais se détermine enfin à accepter. On dresse la table. Il faut boire en mangeant: on sert une bouteille de vin, puis une autre. Un seul plat ne suffit pas; le défenseur en demande un second et du dessert, car il est comme les amoureux de quinze ans: il mange vite et longtemps. Le client, que son affamé défenseur ne cesse de louer sur la validité des raisons qui le mettent dans la nécessité de demander terme et délai, parle avec chaleur et oublie de prendre la moitié du repas; distraction dont profite admirablement son commensal.
Puis quand l’heure annonce que l’audience va commencer, chacun se lève, et, semblable à Gil Blas, le pauvre plaideur paie largement un déjeuner qui certes ne lui donnera pas d’indigestion. Mais il ne murmure pas; car il n’est point de sacrifice qu’il ne fasse pour obtenir le délai qu’il désire. Il s’avance donc à la barre l’estomac léger, mais le cœur plein d’espoir, et, malgré les supplications du défenseur qui l’assiste et qui expose, avec une somme de chaleur égale à celle du vin qu’il a bu, la position malheureuse de son client, il entend, avec douleur, rejeter sa demande que ne motive rien de juste aux yeux du juge.
S’agit-il d’une affaire plus importante, le défenseur officieux, au milieu du silence de l’auditoire, fait sortir de sa bouche un torrent de phrases incohérentes parsemées de grands mots et festonnées d’arrêts de la cour de cassation. Il invoque Pothier, Sirey, Delvincourt, qu’il n’a jamais lus, combine au hasard tel article de la loi avec tel autre; puis il gesticule, frappe sur la barre, et quand il a formulé ses conclusions, il toise avec assurance son confrère adversaire qui l’a écouté avec un air de supériorité dédaigneuse et s’est posé devant lui comme un Spartiate aux Thermopyles.
L’audience terminée, l’agent d’affaires retourne à sa buvette qui lui sert de cabinet de consultation. Il dit hautement beaucoup de bien de lui-même et beaucoup de mal de ses confrères absents. Il passe en revue les principales questions qui ont été agitées à l’audience, les commente et les discute avec emphase. S’il a triomphé dans une affaire, il loue la justice de l’arrêt; s’il a succombé, ses poumons n’ont pas assez de force pour proclamer l’ignorance et l’iniquité du juge. Il met facilement un de ses clients à contribution d’un dîner, pendant lequel sa conversation n’est qu’une longue protestation d’amitié au milieu de laquelle il brode son histoire le plus habilement possible. A l’entendre, il a été avoué ou huissier en province; mais sa femme infidèle l’a abandonné, nantie de l’avoir commun; ou un clerc, abusant de sa confiance, a disparu en lui emportant des sommes immenses; ou bien encore il était avocat, et la jalousie de ses confrères ou l’injustice du conseil de discipline de l’ordre l’a fait rayer du tableau. Puis, versant des larmes sur ses prétendus malheurs passés, d’une main il essuie ses yeux, et de l’autre tend son verre au client. A chaque minute il consulte l’horloge et prétexte un rendez-vous qu’il ne peut manquer; ce qui ne l’empêche pas de rester quelques heures de plus.
Il est quelquefois accompagné d’un homme qu’il nomme son maître clerc; véritable Bertrand au fond et dans la forme, qui le suit pas à pas, porte ses dossiers, vit des débris de ses repas et hérite de ses vieilles hardes. Espèce d’être inorganique sans cesse attaché au défenseur officieux et qui n’existe que par juxta-position.
Le défenseur officieux est rarement marié, mais il possède presque toujours une femme. C’est assez ordinairement une cliente malheureuse, qui ne peut payer les services que lui a rendus le défenseur officieux, qu’en se constituant son esclave la plus humble et la plus soumise. Elle est chargée de cirer les chaussures de son seigneur et maître, de consigner sur un calepin, en son absence, les noms des rares visiteurs, et de procéder à l’achat et à la préparation des denrées journalières. C’est toujours en son nom que, par mesure de sûreté, le défenseur officieux loue son logement, en paie le loyer et fait ses marchés les plus importants. Pour prix de son dévouement, il l’expulse au bout de plusieurs mois, et la remplace par une autre qui plus tard, à son tour, éprouvera le même sort.
Le défenseur officieux ne s’occupe pas seulement de représenter ses clients devant messieurs les juges de paix; il débat les intérêts des créanciers dans les faillites, ceux du failli lui-même; il rédige des baux, des actes de société, de vente ou d’achat de fonds de commerce, et formule des exploits de procédure qu’il donne à signer à un huissier qui lui fait une forte remise. Il se charge aussi d’amener à réconciliation des époux en désaccord ou un père et un fils brouillés. Enfin il est tout à la fois avocat, notaire, huissier et juge de paix.
Si, à l’aide d’économies, il parvient à garnir sa caisse de quelques centaines de francs, il connaît fort bien les moyens d’utiliser son argent de la manière la plus productive: il achète de bonnes créances à bas prix, escompte des valeurs à un taux fort élevé, prête à usure, spécule sur la détresse d’un héritier présomptif. Il décuple ainsi en fort peu de temps son avoir.
Il descend un étage à mesure qu’il s’élève dans le sentier de la fortune. C’est alors que notre homme commence à occuper une position dans le monde; il étend le cercle de ses connaissances, fréquente les spectacles à l’aide de billets que lui donnent ses clients, se fait incorporer dans une compagnie de la garde nationale, et s’abonne au Gratis, à l’Estafette ou à la Presse. Puis son intérieur change d’aspect. Les lambris de son cabinet, jadis nus, se couvrent de gravures encadrées; il a une bibliothèque, un tableau horloge, des bronzes, des lampes Carcel, un encrier-pompe Boquet; que sais-je? enfin, tout ce qui peut faire supposer au public la présence de l’aveugle déité. Il devient alors agent d’affaires.