Il ne fréquente plus, que pour les procès importants, les tribunaux de paix, théâtres de ses premiers succès, où il envoie pour les affaires ordinaires un de ses clercs faire son stage de défenseur officieux.
Le défenseur officieux, surtout quand il est arrivé à cet état prospère, qu’il ne doit le plus souvent qu’à l’emploi de moyens peu délicats, est l’objet de l’aversion d’une foule de malheureux débiteurs confiants, sur lesquels il s’est attaché comme une sangsue et dont il n’a fait qu’augmenter l’embarras. Il est en général mal vu des officiers ministériels, et particulièrement haï des huissiers auxquels il fait une guerre incessante et qui, pour cela même, se croient dans la nécessité de le ménager.
Deux ou trois sur cent parviennent ainsi parfois à amasser quelques mille livres de rentes; ils vendent alors leur clientèle, louent un appartement à Paris et un pied à terre à la campagne, et n’en continuent pas moins à faire des affaires. La chicane est leur vie, leur bonheur; ils mourraient le lendemain du jour où ils cesseraient de barbouiller du papier timbré et de déchiffrer les hiéroglyphes des pièces de procédure.
Tous les autres végètent pendant un temps plus ou moins long, alimentés par le gain que leur procure leur intervention dans une foule de petits procès qu’ils ont intérêt à prolonger. Ils changent tous les six mois de domicile, ne paient point de contributions et n’endossent jamais l’uniforme civique. Souvent ils disparaissent du monde pendant quelque temps, soit qu’ils aient eu des démêlés avec la justice, soit que la main vengeresse d’une de leurs victimes les ait envoyés à l’hôpital; puis ils reparaissent et disparaissent encore. Enfin, leur nom, leur personne et leur domicile tombent tout à fait dans le domaine de l’inconnu.
Riche ou pauvre, le défenseur officieux, dont la vie n’a été qu’un long procès avec ses débiteurs et ses créanciers, avec les débiteurs et les créanciers de ses clients, avec son propriétaire, avec les huissiers et les gendarmes, est enfin cité, un beau matin, à comparaître devant le tribunal de la justice divine, où ses malheureux clients n’auront plus besoin, Dieu merci, de son ministère!
Émile Dufour.