L’USURIER

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L’USURIER.

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L’argent est-il une marchandise ordinaire, ou doit-il être soumis à un tarif comme les choses les plus indispensables de la vie? C’est là une question trop grave pour que je ne laisse pas à d’autres le soin de la résoudre; mon but est seulement de peindre le caractère, les habitudes, les ruses de cette classe d’hommes qu’on nomme usuriers; espèce de vampires sans cesse en arrêt sur nos fredaines, et toujours prêts à sucer notre bourse, en nous étourdissant par le bruit des plaisirs, comme la terrible chauve-souris d’Amérique suce le sang du voyageur assoupi en l’endormant avec le frémissement de ses ailes. A vingt ans, nous assistons à la vie comme à un somptueux banquet dont le roi est le plaisir; et nous ne voyons pas les laquais qui nous servent, rire tout bas de nos folies et compter d’avance le profit qu’ils retireront de notre ruine..... L’usurier est notre intendant à cet âge; c’est lui que nous chargeons de nos affaires: à lui le soin de nous fournir des fonds; à lui la corvée de répondre à nos créanciers, et nous allons de la sorte sans regarder en arrière, jusqu’au moment où il demande à nous rendre ses comptes. Alors, malheur à nous! s’il nous abandonne, c’est qu’il ne nous reste plus rien qui puisse tenter sa cupidité.

Il y a une grande différence entre l’usurier de Paris et l’usurier de province, quoiqu’ils emploient à peu près les mêmes moyens pour arriver au même but. L’usurier de province est presque toujours un vieux bonhomme retiré des affaires, qui, après avoir passé trente ou quarante années de sa vie à ramasser une cinquantaine de mille francs, vit tranquillement avec son petit pécule qu’il sait faire fructifier, et qui lui rapporte 5 ou 6,000 livres de rente, quelquefois plus. Ce bon rentier est surtout un des habitués du café le plus suivi de la ville, car c’est au café qu’il établit presque toujours le siége de ses exploits. Dans les villes de province, où l’existence est si monotone, le café est en effet le seul refuge contre l’ennui; c’est un lieu de rendez-vous, c’est là qu’on vient chercher les nouvelles du jour.—Les fils de famille, qui pour la plupart n’ont rien à faire, y passent la plus grande partie de leur journée à fumer, à boire; on y joue des objets de consommation, puis de l’argent, et, lorsque les pièces de cent sous tarissent, on a recours d’abord au maître de l’établissement, ensuite aux amis, et enfin à des gens d’un âge respectable, à ces vieux habitués qui ne jouent pas, mais qui regardent jouer, et donnent souvent leur avis... Lorsqu’un jeune homme se trouve pressé par le besoin d’argent, qu’il crie misère, le vieillard RESPECTABLE, autrement dit, l’usurier, s’empresse de le consoler.

«Vous devez, lui dit-il, cent écus au limonadier, et 200 francs à vos amis; que cela ne vous tourmente pas; je sais ce que c’est, j’ai été jeune aussi; venez demain matin chez moi...»