Le lendemain vous courez au rendez-vous; au lieu de 500 francs dont vous avez besoin, on vous en donne 600, pour que vous ayez 100 francs d’avance, vous faites un simple billet, avec intérêt à cinq pour cent par an; et vous rentrez chez vous tout émerveillé d’une probité si grande, et prêt à chercher querelle à quiconque vous dirait qu’il existe des fripons... C’est qu’en effet, sauf le billet et l’intérêt qui est on ne peut plus légal, un père ne ferait pas mieux les choses... Insensé! vous ne voyez que l’amorce, et vous ne prenez pas garde à la pointe d’acier qu’elle recouvre.
Content, joyeux, comme au jour où vous êtes sorti du collége pour n’y rentrer jamais, vous marchez sans crainte, sans regret; les dépenses succèdent aux dépenses, les folies aux folies; les finances deviennent rares, les amis sont aussi gênés que vous; mais qu’importe, pourquoi s’alarmer, l’honnête homme n’est-il pas là? sa bourse vous est ouverte. Depuis six mois vos dépenses ont augmenté à cause de la facilité que vous avez à vous procurer de l’argent, vous allez trouver votre PROVIDENCE.
«Mon brave monsieur, lui dites-vous, je suis dans une position très-embarrassante, et j’ai recours à votre bonté pour me tirer d’affaire.
—Et de quoi s’agit-il? vous répond-il bonnement.
—J’ai besoin d’un billet de 1,000 francs.
—Diable, diable, mon jeune ami, prenez garde, vous allez bien vite, vous dit-il avec un air d’intérêt.
—Ah bah! mon père est riche... répondez-vous... voyons... rendez-moi ce service.
—Vous faites de moi tout ce que vous voulez.»
Votre providence vous fait alors signer l’arrangement que voici: vous devez déjà 630 francs; car on ne revient pas sur le premier billet, quoiqu’il ne date que de six mois, et que les intérêts aient été stipulés pour un an; les 1,000 francs que vous recevez, auxquels on ajoute le montant du billet, plus 100 francs qu’on vous donne pour que vous soyez un peu en avance, tout cela fait bien 1,730 francs. Mais comme les fractions sont ennuyeuses dans le calcul, et que d’ailleurs il y a des intérêts, on vous propose d’arrondir la somme, et vous signez bravement un billet à ordre de 2,000 francs. Jusqu’ici vous pouviez encore vous sauver en avouant à votre famille des fautes qu’elle pardonne toujours, et c’est ce que l’usurier craignait, c’est pour cela qu’il a gardé des mesures avec vous; mais quand vous aurez de nouveau recours à lui, ce ne sera plus pour une petite dette de 500 francs, qu’un ami, un parent pourrait vous prêter; mais pour des sommes de 4, 5, 6,000 francs, et jamais vous n’oserez en faire l’aveu à votre père. Alors l’usurier vous tient dans ses griffes: à chaque nouveau prêt, ce sont des renouvellements, et à chaque renouvellement faute de paiement, ce sont des intérêts énormes; et puis les lettres de change ont succédé aux simples billets, et aux billets à ordre, la dette grandit d’une manière effrayante, et si vous vous permettez des observations, on vous dit d’un grand sang-froid:
«Payez, si vous n’êtes pas content?»