Que répondre à un tel argument? L’usurier sait trop bien que, lorsqu’un jeune homme en est arrivé là, il ne peut pas rembourser, et qu’à l’avenir il sera toujours forcé de se soumettre à ses exigences. Aussi au bout de huit ou dix ans, le malheureux doit 40 ou 50,000 francs à un homme qui ne lui en a réellement prêté que 10 ou 12,000; et lorsque ses parents viennent à mourir, il est forcé de vendre leurs biens, ou l’usurier les fait vendre par autorité de justice.—Et voilà de ces plaies que rien ne peut guérir; nos lois sont impuissantes contre l’adresse de ces misérables.
L’usurier qui spécule sur le plaisir, qui ruine des jeunes gens riches, est certainement bien coupable; mais ces loups dévorants qui profitent de la misère pour s’enrichir, oh! ceux-là sont hideux; car ils sont plus cruels que les sauvages qui vivent au désert, eux qui sont sans pitié, et qui vivent dans un monde civilisé... Combien ne voit-on pas dans nos provinces, de ces gros paysans, un bâton noueux à la main, la taille serrée dans une ceinture de cuir remplie d’or, courir les foires, les marchés, pour faire leur offre de services; et quels services, grand Dieu! Un pauvre cultivateur regarde-t-il d’un œil d’envie deux belles têtes de bétail:
«Voilà de la belle marchandise, mon brave homme, lui dit l’officieux.
—Oh! oui, monsieur, répond le confiant cultivateur, et ça me conviendrait assez, à moi qui ai perdu tous les miens par la maladie.
—Pourquoi ne les achetez-vous pas?
—C’est l’argent qui manque, dit le pauvre laboureur en baissant les yeux.
—Mais vous ne pourrez pas labourer, reprend l’autre. Tenez, moi, j’ai pitié de votre peine, et si vous voulez...»
Et l’usurier profite de la nécessité où se trouve ce malheureux pour lui prêter 20 ou 25 louis, à la condition qu’il lui en rendra 25 ou 30 après la moisson... Lorsqu’à l’échéance on ne paie pas, l’infâme arrive la lettre de change à la main, et menace de faire tout saisir; si le malheureux a un champ ou une vigne, le champ ou la vigne devient la proie de l’usurier; et s’il n’a que ses instruments de labour, ils sont vendus sans pitié, et le fermier est réduit à la misère.
L’usure est encore chez nous un mal qu’il sera bien difficile de guérir, en province surtout, où tout se passe dans l’ombre, le mystère, où l’usurier est sinon l’ami, du moins presque toujours la connaissance intime de celui qu’il dépouille; et il ne fait pas d’étalage, il se plaint sans cesse, accuse la misère du temps, et paraît de plus en plus pauvre, à mesure qu’il s’enrichit... En un mot, l’usurier de province est honteux... Mais à Paris, quelle différence!
Ici ce n’est pas l’aspect d’une fortune médiocre, ni une basse hypocrisie, qui sont la règle de conduite de l’usurier, c’est par le luxe, l’audace, l’aplomb, l’insolence, qu’il mène sa barque. Chaque jour on peut voir au bois de Boulogne un délicieux tilbury traîné par un grand cheval cendré, que conduit un homme encore jeune, quoique déjà sur le retour, perché sur trois coussins, à côté d’un groom imperceptible; eh bien! cet homme qui manie avec tant d’élégance un fouet en corne de rhinocéros, qui jette au vent la fumée de son cigare avec tant de poésie, qui est toujours monté sur vernis, ne porte que des gants jaunes et des chapeaux Gibus; eh bien! la fortune de cet homme, qu’on croirait millionnaire, ne va pas au delà de 400,000 francs; et pourtant il a les bonnes grâces d’une dame de l’Opéra qui lui en coûte 20,000; il ne dîne qu’au café Anglais, ou au café de Paris; il a un appartement somptueux dans la rue Saint-Lazare, et.....