«Mais, dira-t-on, cet homme est sorcier.

—Non, mais il fait l’usure.»

Oh! qu’est devenu le bon temps où l’on faisait traiter ces sortes d’affaires par des laquais, où l’on faisait bâtonner un usurier insolent? Aujourd’hui, c’est la tête découverte et le sourire sur les lèvres qu’il faut aborder ces messieurs, et bien heureux nous sommes quand ils daignent nous rendre notre salut. Voilà les bénéfices de l’égalité... Mais revenons à notre lion... je dis lion, car l’usurier de Paris est presque toujours un lion des plus féroces, un merveilleux plus orgueilleux qu’un marquis ruiné, et plus fat qu’un parvenu. Les lions de nos jours sont pour la plupart des braves garçons qui ont le tort de vouloir faire constamment de l’effet; ils s’admirent, ils se trouvent beaux, eh bien! c’est un travers qu’on peut facilement leur pardonner; qui de nous n’a pas son travers? Et puis, ce sont ordinairement des jeunes gens riches qui savent la vie, la mènent voluptueuse et brillante, et finissent par devenir d’excellents maris. Mais l’usurier grand seigneur est l’être le plus insolent que je connaisse, surtout envers les gens qui sont forcés de recourir à son industrie. Une chose digne de remarque, c’est que, lorsqu’un jeune homme s’adresse pour un emprunt à un de ces hommes d’une probité plus ou moins suspecte, il n’arrive jamais à lui avec l’assurance que donne la conscience d’une bonne action; c’est presque en tremblant qu’il lui parle, il a l’air d’implorer sa pitié; et c’est là sans doute ce qui a donné à l’usurier de haut étage un air d’impertinence et de protection qui ne le quitte jamais. Tant il est vrai que, lorsque le besoin nous presse, nous nous faisons les très-humbles serviteurs de celui, de qui nous attendons du secours, quelque mépris que nous ayons pour sa personne ou son caractère. Du reste, l’usurier dont je parle ici a toujours soin de chercher à faire oublier la profession qu’il exerce, et pour cela il n’agit jamais par lui-même; il est toujours le prétendu agent d’un tiers, et jamais son nom ne paraît dans les billets. Quand on va lui proposer un emprunt, voici presque toujours comme il se conduit: d’abord il n’a pas d’argent; il ne peut pas en avoir. Le train qu’il mène, le luxe qu’il déploie, ne lui permettent pas de faire assez d’économies pour obliger des amis; il a même des dettes. Cependant il tâchera de tirer d’embarras la personne qui s’adresse à lui; parmi ses nombreuses connaissances, il espère trouver quelqu’un qui pourra prêter la somme dont on a besoin; quant à lui, c’est une chose certaine, il n’a pas d’argent; et, malgré sa fortune, il ne pourrait pas vivre, s’il n’était dans les affaires; mais il les fait en grand, et ne se mêle pas de semblables bagatelles.

Tel est le raisonnement par lequel l’usurier cherche à prouver que c’est un service qu’il veut rendre, et non une affaire d’intérêt qu’il veut conclure; puis il congédie son monde en disant:

«Revenez dans quelques jours, j’espère vous donner de bonnes nouvelles.»

Deux ou trois jours après, le client retourne chez l’usurier, et dès que celui-ci l’aperçoit:

«J’ai votre affaire, lui dit-il, mais ça n’a pas été sans peine...

—Oh! monsieur, que de remercîments.

—Vous ne m’en devez pas, car ce n’est pas moi qui vous oblige; voici la chose. Je connais un monsieur, un mien ami, qui doit toucher ces jours-ci un millier d’écus; je les lui ai demandés pour vous, et il me les a promis.

—A quelles conditions?