—Ah! il ne m’en a pas parlé.»

Et alors il demande au client quelles sont les siennes; celui-ci offre dix ou douze pour cent avec une année de date; et se retire en annonçant une visite prochaine pour savoir si ce monsieur aura touché ses mille écus. C’est ici que va commencer pour l’emprunteur une suite continuelle de promenades à la demeure de l’usurier: vingt fois il se présentera chez ce dernier, et toujours il lui répondra...

«Il n’y a pas de ma faute; que voulez-vous? ce monsieur, mon ami, n’a pas touché son argent; le billet est échu, on n’a pas payé, et l’affaire est au tribunal de commerce.»

On insiste alors, on le supplie de s’adresser à un autre, lui qui connaît tant de monde; on a grand besoin d’argent; à tout prix, il en faut. C’est là ce que voulait savoir cet estimable industriel; il ne vous a fait aller si souvent chez lui que pour vous fatiguer; il sait que l’attente excite les désirs, et il compte bien que plus vous attendrez, plus il lui sera facile de vous faire consentir à tout ce qu’il voudra. C’est ce qui arrive... Quand vous retournez chez lui, il vous offre, toujours de la part du tiers, 1,000 écus, avec quinze pour cent d’intérêt pour six mois... Vous vous récriez; jamais vous n’accepterez des conditions aussi pénibles, et vous le quittez sans rien conclure... Mais la réflexion arrive, vous avez besoin d’argent; à qui vous adresser? Vous allez le voir le lendemain, et vous lui dites:

«J’accepte...

—Il est trop tard, vous répond-il, ce monsieur a placé ses fonds...»

Alors, vous le priez de nouveau, il vous fait attendre encore quinze jours pour vous prouver combien il est difficile de se procurer de l’argent, et vous finissez par signer une acceptation de 5,000 francs à six mois de date, contre laquelle vous recevez 2,550 francs.

Si je ne parle ici que de l’usurier grand seigneur, c’est que l’usurier bourgeois est à Paris ce qu’est à peu près l’usurier des villes de province; seulement, il est moins dangereux, en ce sens qu’on n’a pas avec lui des rapports journaliers... Presque toujours, en province, le prêteur d’argent va au devant de l’emprunteur, tandis qu’à Paris c’est le contraire; car il est difficile, dans cette grande Babylone qui change de face à toute heure du jour, de suivre en tous points la conduite d’un homme, et d’être là sans cesse pour le pousser dans une voie plutôt que dans une autre. Aussi, celui qui spécule sur les petits bourgeois ou sur leurs enfants, c’est en général un bon homme qui vit tranquille, fait chaque jour la sieste, paie bien son terme, et monte régulièrement sa garde.

Mais il y a dans la conduite du grand usurier, surtout à Paris, des variantes très-curieuses, et l’on doit s’estimer bien heureux lorsqu’on reçoit de l’argent monnayé, même avec l’intérêt le plus fort. Vous lui confiez, par exemple, une acceptation de 6,000 francs, pour qu’il la fasse escompter; il y met du temps, beaucoup de temps. Vous allez chaque jour chez lui, et, comme vous êtes très-gêné, il vous avance de petites sommes; ces petites sommes finissent par en faire une assez ronde, et lorsque sur 6,000 francs vous en avez reçu à peu près 5,000, qui sont déjà dépensés, il s’arrête.

«J’ai trouvé, vous dit-il, à placer votre lettre de change; mais la personne qui veut bien l’escompter exige des arrangements particuliers; elle vous donnera 5,000 francs d’argent, que je garderai pour rentrer dans les fonds que je vous ai avancés, et pour les trois autres mille francs, vous recevrez des marchandises, dont il vous sera, au surplus, facile de vous défaire...»