Vous avez beau crier que c’est un tour infâme, un guet-apens, l’usurier vous ferme la bouche en vous disant de lui rendre l’argent qu’il vous a avancé, et, comme vous ne le pouvez pas, il faut bien en passer par où il veut. Ces marchandises sont ordinairement des foulards, des tabatières, des pipes, quelquefois même des objets plus difficiles à placer.—J’ai connu un jeune homme à qui l’on avait donné en paiement des pierres à paver, des moellons; ces pierres étaient déposées dans un chantier... et, le lendemain, le propriétaire du chantier fit dire à ce jeune homme que, son terrain étant loué, il eût à le débarrasser le plus tôt possible; force lui fut bien de vendre ses moellons à vil prix, et de perdre au moins soixante pour cent.—Un autre fut contraint d’accepter un fonds de café, un troisième un fonds de marchande de modes.—Enfin un dandy qui a joué, il y a quelques années, un grand rôle dans le monde fashionable, vit arriver un matin dans la cour de son hôtel une ménagerie complète: c’étaient des ours, des chameaux, des singes, plus, deux voitures de souricières; et tout cela en paiement d’une lettre de change... Jugez de l’effet... Le malheureux ne savait à quel saint se vouer, dans l’impossibilité où il était de trouver un acquéreur qui voulût le débarrasser de ces valeurs d’une nouvelle espèce; il se vit contraint de faire construire sur le boulevard du Temple une baraque pour y loger ses animaux, et de louer des gens chargés de les montrer au public, moyennant la modique rétribution de 5 sous par personne... Le dandy était devenu saltimbanque... quelle chute!...—Je ne m’arrêterais pas si je voulais citer tous les moyens qu’emploie l’usurier pour écorcher sa victime; sans compter la prison de Clichy, qui est toujours prête à vous ouvrir ses portes, en cas de non-paiement à l’échéance.
A propos de Clichy, il est arrivé il y a quelques jours une aventure plaisante qui trouve naturellement sa place dans ces pages, puisque c’est un usurier qui y joue le principal rôle.
Donc, mon usurier, auquel je donnerai le premier nom de vaudeville venu, M. Blainval, par exemple, est un dandy de premier genre, un lion pur sang, qui, avec 20,000 livres de rente, trouve le moyen d’en dépenser 50,000 par an sans se ruiner. M. Blainval, malgré ses quarante-cinq ans, est un abonné de l’Opéra, et comme il jette de temps en temps son dévolu sur une des nymphes de ce paradis, à l’époque dont je parle il possédait les bonnes grâces d’une mignonne jeune fille que j’appellerai Juliette, et il avait la faiblesse de s’en croire aimé, avec tout l’aplomb que donnent une jolie fortune et les débris d’une jeunesse orageuse... Hélas! la pauvre petite était loin de partager les idées de son maître; longtemps elle avait résisté, refusé des offres brillantes, car elle n’avait que dix-sept ans; mais Blainval, impatienté, finit par passer des prières aux menaces, il la mit dans la cruelle alternative de céder ou de se voir chaque jour chutée et sifflée, et pourtant la pauvre enfant avait du talent. C’est ainsi que les choses se passent à l’Opéra... Messieurs les abonnés y ont une puissance illimitée, je ne sais trop à quel titre; ce sont de petits sultans qui ont transformé ce théâtre en un sérail, où ils jettent à leur gré le mouchoir; et Juliette fut bien obligée de le ramasser comme tant d’autres. Mais un jour vint, où elle rencontra sur ses pas un jeune homme que je nommerai Charles; c’était un beau garçon, à l’œil vif, à la voix sonore, et lorsqu’elle le compara à l’autre... Malheureux Blainval, tu avais quarante-cinq ans et un faux toupet... Cette intrigue durait depuis trois mois, et rien n’était venu troubler la sécurité des deux amants, lorsqu’un jour la femme de chambre de Juliette, pour se venger d’avoir été grondée par sa maîtresse, alla tout dévoiler à Blainval... Il entra dans une colère furieuse, il voulait aller tout briser chez sa belle, puis peu à peu le calme succéda à la tempête, et il se mit à réfléchir.
«Si je fais du scandale, se dit-il, le ridicule en retombera sur moi; je ne puis pas rompre avec Juliette sans motif, et encore moins dire qu’elle m’a trompé, je serais perdu de réputation... Attendons, avant de la quitter je veux au moins me venger de l’un et de l’autre.»
Et sans lui faire le moindre reproche, il continua de la voir comme par le passé; car pour ces messieurs, les relations de ce genre sont bien plus une question d’amour-propre qu’une affaire de cœur.
A cette époque, Charles avait besoin d’argent, il en cherchait partout, et commençait à se désespérer, lorsque quelqu’un l’adressa à Blainval. Malheureusement, il ne connaissait pas ce dernier, ou du moins il ignorait les relations qui existaient entre lui et Juliette, aussi alla-t-il donner tête baissée dans les griffes de l’usurier.
Ce fut le lendemain de la trahison de la soubrette que Charles se présenta chez Blainval... Jugez de la joie de ce dernier. Charles voulait emprunter mille écus, et Blainval se conduisit d’un façon héroïque, il prêta la somme entière pour un mois, à cinq pour cent d’intérêt; et pour toute garantie, il demande d’abord une acceptation, et ensuite, comme les lettres de change entraînent toujours la contrainte par corps, il exigea que, pour éviter des frais et des pertes de temps, Charles lui signât d’avance un acquiescement au jugement qui le condamnerait par corps, en cas de non-paiement. Rien n’était plus raisonnable, et le malheureux consentit à tout. Un mois après, lorsque l’échéance arriva, Charles n’avait pas d’argent; il avait compté sur des rentrées de fonds, et les rentrées ne s’étaient pas faites, la lettre de change fut protestée... Pourtant, il était tranquille.
«Je serai assigné au tribunal de commerce, pensait-il; là, je demanderai des délais pour payer, et comme Blainval est connu pour un usurier, on me donnera gain de cause.»
Certes, ce raisonnement ne manquait pas de sens, mais Charles luttait avec un homme adroit qui voulait une vengeance. Un usurier a toujours pour suivre ses affaires un huissier qui lui est d’autant plus dévoué qu’il lui donne une part dans ses bénéfices; aussi Blainval mit le sien au courant, et lui recommanda de SOUFFLER l’assignation. Pour les personnes qui ne sont pas au courant des termes du palais, ce mot exige une explication; SOUFFLER une assignation, c’est ne pas la remettre, ou faire en sorte qu’elle ne parvienne pas à la personne; or, l’huissier, pour se tenir à couvert, va rôder autour de la maison du débiteur, et prend note d’une heure à laquelle le portier est seul dans sa loge, de sorte que si plus tard il y a réclamation, l’huissier peut jurer sans crainte qu’il a remis l’assignation au portier, qui, sans doute l’aura perdue, car il n’y a pas de témoins pour prouver le contraire... Cette machination fut ourdie avec le plus grand succès contre Charles: le pauvre garçon, qui n’avait pas été prévenu, fut condamné par défaut, et comme il avait signé d’avance un acquiescement à ce jugement, il fut un beau matin pris au saut du lit, et conduit à Clichy.
Depuis une heure il était là, dans sa cellule, la tête baissée, réfléchissant aux moyens de se tirer d’un aussi mauvais pas, lorsque le gardien vint lui annoncer qu’il était libre...