En attendant, ce bail est l’objet des plus ardentes convoitises, des brigues les plus fortes. MM. les marguilliers n’en dorment pas de quinze jours. A voir les efforts des compétiteurs, on dirait qu’il s’agit d’emporter une de nos sinécures les plus largement rétribuées. Ce n’est pas une sinécure pourtant. Ce fonds ressemble à tous les autres, et veut être travaillé sans relâche. Aussi le fermier qui en obtient l’exploitation, ne le quitte-t-il pas du matin au soir. Incessamment il le remue, il ne lui donne ni repos ni trève. Mais les autres fonds se fatiguent et s’épuisent; celui-ci ne se lasse pas de produire,—champ merveilleux qu’on ne sème jamais, et qu’on moissonne toujours!
Le plus souvent ce précieux privilége est accordé à une femme. Pour l’emporter sur ses rivaux, que de titres ne lui a-t-il pas fallu réunir! elle n’est rien moins que la veuve d’un sacristain mort en odeur de sainteté, la filleule d’un marguillier, ou la nièce d’un grand-vicaire. Un prédicateur en renom, un banquier fameux l’a soutenue de son patronage et de son crédit. M. le curé a été chaudement sollicité en sa faveur. Les puissances de la terre et du ciel lui sont venues en aide. Son talent pour l’intrigue et ses ruses diplomatiques ont fait le reste. La voilà donc investie de ce titre glorieux qui va devenir son seul nom. Ses voisines, ses parents l’appellent peut-être encore madame veuve Groslichard, ou madame Piedfort; mais les habitués de l’église diront désormais en parlant d’elle: la loueuse de chaises!
Madame veuve Groslichard a passé la trentaine. De combien d’années?... Peu vous importe. C’est un mystère dont elle garde pour elle seule le secret, et, sur ce point délicat, elle mentirait à Dieu lui-même,—nous ne disons rien de son confesseur, le moins favorisé de ses confidents.—On n’a jamais, répète-t-elle, que l’âge qu’on paraît avoir; et elle s’efforce d’être le plus jeune possible. C’est une femme petite, potelée, fleurie, d’une minutieuse propreté, vive, remuante et bien conservée. On assure que la chronique s’est longtemps égayée sur son compte. La haute position que madame Groslichard s’est faite ne contredit aucunement la chronique,—au contraire.
Gardez-vous bien de la juger d’après cette toilette simple qu’elle a faite à la hâte, pour ne pas perdre la première messe (il ne s’agit ici que du produit monétaire de la messe). Elle sait tout ce qu’une femme peut devoir à la parure;—non pas cette parure mondaine qui scandalise au lieu de plaire, qui effarouche les regards au lieu de les attirer et de les retenir. Il est un art savant dans sa simplicité, discret dans ses licences mêmes, qui se cache et se montre à propos: c’est cette fine coquetterie des gens d’église, qui laisse bien loin derrière elle la coquetterie des gens du monde. Madame Groslichard participe du caméléon. Elle change de visage suivant les messes et les offices. On dirait même qu’elle a un visage différent pour chaque personne. Elle ne prend pas les sous des pauvres femmes du même air qu’elle reçoit ceux des riches dévotes. Il y a, dans ses façons avec les premières, quelque chose de dur et d’impérieux. Sa voix, qu’elle sait si bien assouplir, est sèche et vibrante. Ses yeux, qui deviennent si doux et si patelins dans l’occasion, sont menaçants, et de la manière dont elle dit: «Vos chaises, s’il vous plaît,» ce s’il vous plaît est plus exigeant qu’un je le veux. Ses doigts crochus s’allongent incessamment vers vous. N’espérez pas échapper à cette distraction; vous ne voyez et vous n’entendez que la loueuse qui s’approche peu à peu, qui vous enveloppe dans ses longs circuits, et qui viendra, qui viendra certainement dans une minute, dans une seconde peut-être...—Machinalement vous interrogez vos poches, et malheur à vous si elles sont vides! La loueuse n’est pas prêteuse, c’est là son moindre défaut. Voilà ce que vous vous dites en vous-même, et, en attendant, plus de méditation, plus de recueillement, plus de prières! Vainement vous cherchez à lui échapper en vous réfugiant dans une chapelle obscure: elle vous guette, elle vous suit, elle est derrière vous, et vous n’êtes pas encore assis que vous tressaillez d’effroi au fatal—Votre chaise, s’il vous plaît.
Voyez comme, dans une position pareille, les dames les plus élégantes lui demandent, d’une voix humble et douce, crédit jusqu’au prochain dimanche. Presque toujours, madame Groslichard se résigne, et consent à cet emprunt forcé. Elle tâche même de grimacer un sourire, bien qu’au fond du cœur elle déteste celles qui oublient leur bourse pour venir prier Dieu. Elle se console par le beau côté de son rôle; elle se drape dans sa confiante magnanimité. Toutefois elle ne néglige pas de prendre le signalement exact des emprunteuses, et, en les quittant d’un air protecteur, elle semble se dire: «Telle dame, de tel âge, de telle figure, de telle toilette... me doit deux sous.»
Derrière elle, à une distance convenable, s’avance d’un pas de procession le grave bedeau ou le suisse majestueux. Il annonce sa venue en frappant à coups de hallebarde les dalles sonores, et en criant d’une voix flûtée: «Pour les pauvres, s’il vous plaît;» et plus souvent encore: «Pour les frais de l’église!» A ce sujet, nous relèverons une particularité essentielle. Bien des gens s’imaginent qu’il y a rivalité et lutte de vitesse entre les quêteurs et la loueuse. C’est une erreur qu’il importe de détruire. L’ordre dans lequel ils se suivent a été savamment calculé. Comme le tribut levé par celle-ci est forcé, et que l’autre est volontaire, les fidèles, perdus dans leurs dévotions, ne tireraient point leur bourse pour les pauvres, encore moins pour les frais de l’église; mais ils sont tenus de la tirer pour payer leur chaise, et, pendant qu’ils ont encore l’argent à la main, le quêteur survient à propos sur les pas de la loueuse, qui joue ainsi le rôle du pilote devant le requin. Elle n’y perd pas, et les pauvres y gagnent,—sans compter la fabrique.
Autrefois, cependant, Jésus-Christ avait chassé du temple les vendeurs qui s’y étaient établis...
A l’aisance de sa démarche, à son allure libre et dégagée, on comprend tout d’abord que madame Groslichard est chez elle. Les soins d’un ménage lui sont inconnus: elle vit de l’église et dans l’église. C’est à peine si elle mange ou si elle couche ailleurs, et elle se ferait volontiers écrire à l’adresse suivante: Madame, madame Groslichard, à l’église de Saint-... Elle a la conscience de sa dignité, et porte haut la tête. Elle affronte le vicaire dans ses humeurs, et le curé dans ses caprices. Ces grands dignitaires ont toujours pour elle un regard et un sourire. Faut-il l’avouer? madame Groslichard ne se confond pas assez dans les sentiments de respect et de vénération qui leur sont dus. Elle vit trop près du sanctuaire. Nul n’est prophète en son pays, a dit la sagesse des nations. Nous hasarderons ici cette variété du proverbe: «Nul n’est saint dans la sacristie de son église.»
Certes, madame Groslichard, élevée à ce comble d’honneur et à ce haut crédit, partageant l’encens du prêtre et les bénéfices de la fabrique, est bien excusable de ne pas daigner apercevoir l’humble donneur d’eau bénite, et de traiter sans façon l’important sacristain, les chantres enroués qui la complimentent d’une voix de plain-chant, et le serpent lui-même, qu’on s’étonne d’entendre parler comme les autres hommes. Ce sont autant d’aspirants à sa main ou à ses bonnes grâces. Avec eux elle fait sa coquette, elle minaude, et les tient en haleine par ses promesses et ses refus. Elle accorde seulement au frais enfant de chœur une tape sur ses joues roses et potelées, et au suisse superbe un coup d’œil en tapinois.—Les suisses auront à répondre de bien des choses!
Quoi qu’on ait pu dire autrefois, madame Groslichard jouit d’une réputation de vertu: elle a des mœurs,—c’est une des conditions de son bail;—et, en femme qui a vécu longtemps et beaucoup, elle sacrifierait ses passions à son intérêt. Heureusement le sacrifice n’est pas toujours nécessaire; et puis, écoutez sa maxime favorite (la maxime fait les femmes supérieures!): «On n’a jamais, disait-elle tantôt, que l’âge qu’on paraît avoir.» Elle ajoute encore: «On n’est jamais que ce qu’on paraît être.»