Avec elle, il ne faut donc pas trop approfondir les choses. Par exemple, elle affecte les dehors convenables de la piété. Jamais elle n’oublie, en passant devant l’autel, de le saluer d’une humble révérence. Vous la voyez, au commencement des offices, saintement agenouillée et plongée dans un dévot recueillement; mais remarquez comme, de la place qu’elle a choisie, elle domine toute l’église. Suivez ses yeux sans cesse en mouvement, ses yeux perçants et inquisiteurs qui prennent note du nombre, de la figure et de la position relative des assistants. Vous ne l’entendrez pas unir sa voix à celle de l’auditoire pour célébrer les louanges de Dieu. Si elle chante, c’est en elle-même, quand la messe a été bonne, quand la collecte a été abondante, et que, dans sa grande poche de toile, les pièces d’argent se mêlent joyeusement aux pièces de cuivre.

Elle voit passer toutes les pompes humaines; elle assiste aux différents spectacles qui marquent la destinée de l’homme. Le sonneur, qui, du haut de sa tour, annonce stupidement les décès et les baptêmes, ressemble à l’employé des télégraphes, qui ne comprend rien aux nouvelles qu’il transmet. La loueuse joue un rôle intelligent dans ces diverses cérémonies, et elle apporte à chacune d’elles un extérieur d’à-propos. Comme elle s’empresse autour de ce nouveau-né! que d’attentions elle prodigue au parrain et à la marraine! A la joie pure et bien sentie qui rayonne dans ses yeux, à son air maternel, on dirait une respectable tante, une grand’maman, ou, tout au moins, une dame de la parenté. Ces démonstrations font partie de l’appareil déployé par l’église. Tout cela est coté d’avance, et sera payé au prix du tarif.

La scène change brusquement. La nef s’est tendue de noir. Une famille, des amis prient et pleurent autour d’un cercueil. La loueuse prend son visage le plus affligé: elle a les yeux rouges; elle marche d’un pas silencieux, et semble dire à chacun: «Quel malheur!... Votre chaise, s’il vous plaît.»

Mais tandis qu’un de ses yeux pleure encore avec les amis du défunt, l’autre sourit déjà à la noce qui s’avance. C’est une noce brillante. La mariée est jolie: le marié, dans son bonheur, sera sans doute généreux. Madame Groslichard se multiplie: elle est radieuse; elle a un petit air fin qui dit bien des choses. Sans elle la cérémonie serait pleine d’embarras et de dangers. Qui viendrait au secours de la mariée? qui la recevrait défaillante dans ses bras? qui rendrait mille petits offices dont une mère troublée est incapable, que les messieurs ne doivent pas connaître, et auxquels le nouvel époux ne saurait encore prendre part. Il suffira qu’il les paie. Dans ces occasions difficiles, la loueuse est une mère donnée, ou plutôt vendue par la sacristie.

Madame Groslichard ne comprend ni l’amour du pays, ni la vanité nationale. Mais elle est fière de son église. Parlez-lui d’un chantre à la voix tonnante, d’un maître-autel richement décoré, d’un orgue merveilleux, d’un saint en réputation. Ce chantre, cet autel, cet orgue, ce saint lui-même seront moins bruyant, moins riche, moins sonore et moins fécond en miracles que les siens. L’église lui appartient: tout ce qui s’y fait se fait pour elle. C’est pour elle que la messe se dit, que l’autel se pare et s’illumine, que les cloches sonnent à grandes volées, que les chantres s’égosillent, et que l’orgue éclate en concerts harmonieux. C’est pour elle aussi que l’on naît et que l’on meurt; et ces prédicateurs en vogue, qui réunissent au pied de leur chaire un auditoire nombreux, qui tonnent et fulminent contre les vices, qui s’emportent avec véhémence contre l’intérêt et la cupidité, travaillent sans doute à féconder le champ du ciel, mais avant tout ils fécondent le champ de la loueuse. Elle a une manière infaillible d’apprécier les orateurs sacrés, et ne se fait jamais illusion sur leur mérite. Elle ne les estime pas sur ce qu’ils disent, mais sur ce qu’ils rapportent. Elle pèse leur réputation: elle la suppute en pièces sonnantes. Que des auditeurs légers oublient les pieuses paroles qu’ils viennent d’entendre, la loueuse emporte et serre soigneusement le fruit qu’elle en a retiré.

Il faut voir madame Groslichard aux grandes fêtes, dans ces jours solennels qui rappellent la naissance, la mort et la résurrection de Jésus-Christ, où l’église fait éclater ses joies et ses douleurs,—et où le prix des chaises est doublé! Époques véritablement importantes; fêtes à bon droit réservées, si seulement elles étaient plus nombreuses! Pour madame Groslichard ce sont les plus beaux jours de l’année. Elle les attend avec impatience. Elle calcule d’avance l’argent qu’ils lui promettent. Elle espère que la paroisse montrera un pieux empressement, et qu’une foule de curieux, attirés par la pompe des cérémonies, viendront grossir l’assemblée et la recette. Dès le matin elle apparaît dans une toilette éblouissante. Elle a amené, comme un auxiliaire indispensable, comme un lieutenant fidèle, sa fille ou sa nièce, qui rougit de pudeur et d’embarras. Elle commence par assigner aux loueuses en sous-ordre les postes les moins importants. La nef, entourée d’une balustrade en bois, ressemble à une citadelle. Tout au fond, sous l’orgue mugissant, un étroit passage est ménagé aux élus de ce monde qui seront aussi les élus et les bien-aimés de l’ouvreuse. C’est là qu’elle établit sa fille. Elle reste quelques instants à ses côtés pour l’aider de ses avis et de son exemple; puis, comme un général habile, elle court visiter les différents postes et se réserve le plus difficile de tous. Elle exploite les bas-côtés et les contre-allées. Elle circule à travers ce public mouvant qui se renouvelle sans cesse. Les masses les plus compactes ne sauraient lui faire obstacle. Elle est partout: faut-il placer un vieillard goutteux, une vénérable matrone qu’intimide une telle affluence, elle les conduit, elle les fait passer au milieu de la foule, elle les porte et les pose comme par enchantement à l’endroit le plus commode. Les petits scrupules de femme, elle les foule aux pieds. Sa riche toilette, elle n’y pense plus. Toute cette élégance, cette recherche de parure, elle la sacrifie. Qu’elle-même soit heurtée, froissée dans ces groupes épais, où elle se jette hardiment, peu lui importe. Ce n’est plus le moment d’être prude et vaine, et de s’arrêter aux misères de la modestie.—Ce temps précieux veut être mieux employé.

Voyez-la, quand l’office touche à sa fin, et que sa moisson n’est qu’à moitié achevée: quelle inquiétude! quelle agitation! ses yeux surveillent à la fois ceux qui restent, ceux qui partent, et ceux qui menacent de partir. Elle ne marche pas, elle glisse légèrement. Ne la retenez point par le change d’une pièce d’argent, ou craignez qu’elle ne vous rende autant de malédictions que de sous... Mais le dernier son de l’orgue vient d’expirer. Madame Groslichard, épuisée de fatigue, abandonne enfin quelques femmes qui s’échappent sans payer, et elle demeure haletante sur le champ de bataille. Bientôt elle disparaît avec sa recette, et les pauvres, qui dressent l’oreille au bruit métallique de ses poches, la poursuivent longtemps de leurs supplications, et reviennent sans avoir rien obtenu, qu’une pièce de cinq centimes qu’on lui a frauduleusement glissée, et qu’elle soupçonne d’être un sou de Monaco.—Le monde est si méchant!

Cependant elle amasse des rentes, elle établit solidement sa fille, et lui donne pour cadeau de noces le privilége du bail qu’elle-même exploita si longtemps. Elle quitte l’église pour le monde; et, plus elle vieillit, plus elle se montre coquette, friande de douceurs, amoureuse de parure, de petites médisances et d’anecdotes scandaleuses.

Seulement elle déteste qu’on la dérange à l’église pour lui demander le prix de sa chaise, et elle ne peut souffrir qu’aux grandes fêtes le tarif soit doublé.

On prétend que, par un mélange coupable du sacré et du profane, la loueuse de chaises de nos églises exploite aussi le jardin des Tuileries, les Champs-Élysées et les boulevards. Nous refusons de le croire: passer de l’ombre et du frais à la poussière et au grand soleil, craindre pour sa recette les caprices de la mode et les caprices du temps, ce serait au dessous de sa dignité, et puis—ce ne serait pas si profitable.