Ou la femme est assez spirituelle pour deviner que son époux est pour elle ce qu’il est véritablement, et que pour les autres il se gourme, il se pince, il se fausse; et alors elle en conclut que leurs natures sont antipathiques, que jamais elle ne sera comprise, elle légère et aimante, par cet esprit froid et calculateur; et, comme elle ne peut vivre ainsi isolée, elle prend un amant. C’est la chance la plus heureuse pour l’agent de change.

Ou bien elle croit à la comédie qu’il joue, et alors ne le trouvant plus pour elle ce qu’il est pour les autres, elle devient jalouse, exigeante, furieuse; elle se croit dédaignée, outragée, trompée, et voilà les querelles qui viennent, les tristesses, les attaques de nerfs, les reproches, les menaces, tout cet enfer du mariage auprès duquel l’état de mari trompé est un paradis.

Alors l’agent de change, qui a bien assez de faire l’homme du monde en représentation, cherche un moyen de calmer sa femme, et comme tous les hommes il prend le premier qui lui tombe sous la main; et pour lui, ce moyen facile, c’est l’argent: il en donne à sa femme pour sa toilette, pour ses voitures, pour sa maison, pour une terre, pour des fêtes, pour des bals. Et voilà ce qui produit ces femmes d’agents de change étalant, les larmes aux yeux, le luxe le plus effréné, courant tous les plaisirs avec fureur, et y portant un visage malheureux et ennuyé. Voilà ce qui souvent amène la faillite du mari, qui n’en a pas été plus heureux, et qui se trouve ruiné.

Si nous ne nous trompons point, tel est l’état actuel de l’agent de change.

Quant à l’espèce d’influence politique qu’il a eue il y a sept ou huit ans, après la révolution de juillet, elle tend à s’effacer tous les jours.

En effet, comme les agents de change furent des premiers à faire cour à la nouvelle royauté, elle les accueillit, les festoya, leur donna des épaulettes de colonel dans la garde nationale. Mais à mesure que cette royauté s’avance, elle se fait une aristocratie propre à elle-même, et qui pousse dehors l’agent de change. Ce sont les aides-de-camp du roi des Français, les pairs qu’on crée, les hommes politiques qui se font petit à petit, les grands administrateurs qui s’élèvent, les vieux noms qui se rallient; encore quelques années, et l’agent de change sera retourné où il était il y a dix ans, et où il aurait dû rester.

Ceci tient à une cause particulière qu’il n’est pas inutile de signaler. La compagnie des agents de change, en sa qualité de compagnie, serait un corps redoutable si elle pouvait avoir une influence politique; mais heureusement pour l’État, les nécessités de l’existence de l’agent de change lui interdisent cette influence en ce qu’elle a de plus puissant et de plus direct. Car, dans un pays où le crédit public est considéré comme une des forces vitales de l’État, c’est toujours un corps redoutable qu’une association d’hommes qui peut l’altérer, sinon l’affermir, et jeter dans la bourse des capitalistes des paniques désastreuses. Mais l’agent de change n’est homme politique qu’en ce qu’il est nécessairement du parti de tout gouvernement existant, attendu qu’il bâtit sa fortune sur le sable mouvant des fonds publics, que la plus petite crue des idées révolutionnaires peut entraîner et déplacer. Toutefois, si l’agent de change pouvait facilement devenir homme politique, il est à craindre que, sans égard pour sa fortune, il eût la prétention d’avoir une opinion à lui, ou l’espérance de devenir ministre. Eh bien! il suffirait de quelques agents de change déterminés dans la chambre des députés pour mettre en péril tous les matins l’existence de la monarchie. Mais voici qui les tient en bride: ils ne peuvent pas être députés. Pourquoi? la loi le leur défend-elle? Non, assurément; seulement ils obéissent à une nécessité qui semblerait devoir en frapper bien d’autres. L’agent de change a seul le droit de faire ses affaires: il faut qu’il soit de sa personne au parquet de la Bourse, précisément à l’heure où les faiseurs de lois se rient au nez, font des quolibets, et parlent comme s’ils croyaient ce qu’ils disent. Un procureur-général peut plaider par substitut; un conseiller, juger par suppléant; un général, commander par aide-de-camp: mais il faut qu’un agent de change gagne lui-même son argent, voilà pourquoi il ne peut pas être de cette chambre des représentants. Aussi M. Dupin a-t-il toute latitude de les appeler loups-cerviers, sans qu’aucun d’eux lui réponde en l’appelant avocat.

Du reste, l’agent de change, après s’être effacé politiquement, tend à dominer aussi d’importance, financièrement parlant. Il s’est créé, sous le nom de coulisse, une contrebande de sa contrebande qui lui fait le plus grand tort. Le marron dévore l’agent de change, et celui-ci ne peut guère se défendre, car on peut bien agir contre la loi, quoique institué par elle; mais il est difficile de demander à cette loi la punition de ceux qui commettent le même crime que vous, et qui du moins peuvent dire qu’il ne leur a pas été formellement interdit.

En outre de ces raisons, l’agent de change s’est déconsidéré depuis quelque temps par sa participation à cette émission frénétique d’actions industrieusement industrielles, colossales pasquinades, où il a joué le rôle du buraliste qui fait la recette à la porte. Maintenant que la farce est jouée, si on ne l’accuse pas d’avoir mis les recettes dans sa poche, toujours est-il qu’on le soupçonne d’y avoir participé.

Ainsi, d’une part, l’agent de change est annihilé comme puissance politique, la députation lui étant interdite; de l’autre, il se ruine comme puissance financière; le jeu dont il vit tombant aux mains des marrons, il ne lui reste plus, pour être encore important, que la conversion des rentes, qui lui fera passer assez de millions par les mains pour qu’il lui en reste quelque chose.