En général cet homme est beau, encore jeune; il a reçu une assez bonne éducation, il n’est ni absolument sot, ni absolument ignorant; quelquefois il est riche, et doit toujours le paraître; mais il a pris le haut du pavé dans le monde et il s’est créé, peut-être sans s’en douter, l’aristocrate du jour. Eh bien! tout cela l’embarrasse; il est si près de son origine qu’il se sent parvenu. Hier il était commis, hier il gagnait mille écus dans les bureaux dont il est le maître aujourd’hui; hier il riait comme un bon jeune homme de l’importance de son patron, qui devait sa charge et qui faisait le millionnaire; hier il dansait, il s’amusait, il allait au parterre de l’Opéra, il jouait et était fâché de perdre et ravi de gagner; hier il avait une jolie petite maîtresse qui l’aimait et qui lui demandait, tout au plus le dimanche, de la mener aux avant-scènes de l’Ambigu et de la Gaieté, et là il pleurait et riait à la volonté du drame et du vaudeville; hier il était un homme, aujourd’hui il est agent de change: titre terrible qui pèse sur toutes les heures de sa vie et qui en fait pour lui et pour les autres une comédie assommante.
La gaieté légère et facile peut-elle convenir à un homme dont la fortune est toujours en jeu; l’insouciance et l’étourderie, à celui qui tient dans ses mains les capitaux de tant de clients; l’abandon du cœur et de l’esprit, au spéculateur qui vit d’une industrie dévorante; les pensées légères, à celui qui doit observer et connaître mieux que personne la marche des événements politiques auxquels son existence est attachée. Que si avec de pareilles préoccupations, l’agent de change était un homme de cabinet, tout entier à son état et faisant sa société de sa caisse et de ses livres, cela lui serait facile à supporter; mais, depuis la révolution de 1830, il s’est posé partout en homme du monde; il l’est et veut l’être, c’est un état que le hasard lui a fait et dans lequel il s’obstine: alors il arrive surplombé du poids de ses lourdes affaires, et c’est ce qui lui donne cette tournure de papillon à ailes de plomb que nous avons essayé de vous montrer. Il veut allier toute la solennité de son état avec toute la désinvolture de la fashion, il faut qu’il soit tout à la fois splendide comme un fermier-général, et qu’il garde le décorum d’un agent comptable qui calcule toutes ses dépenses. C’est un homme qui marche dans un pays avec une corde qui tient à un anneau fiché dans une autre contrée; c’est l’âne qui se fait lion, comme on appelle nos dandys, mais le bout de l’oreille perce toujours; c’est enfin une existence qui ment à son principe; c’est un travailleur dont le cœur, l’esprit, la parole se sont endurcis et racornis à la triture des affaires, qui veut singer l’allure de l’homme de loisir dont la pensée et l’âme s’aiguisent à rêver dans une élégante nonchalance.
Voilà pourquoi tel de ces individus, qui eût été peut-être un homme distingué s’il n’avait été rien, ou qui eût été assurément un homme convenable s’il s’était fait marchand de nouveautés ou de bas de coton, est un être gauche, empesé, maladroit, important, parce qu’étant de nature crasse et financière, il faut qu’il se tienne en marquis et vive en gentilhomme.
Cependant, ce contraste qui vous frappe au premier abord, dans l’agent de change hors de chez lui, vous sauterait bien plus aux yeux si vous étiez introduit dans sa maison.
Comme il s’est posé un des rois du monde et de la mode, il faut qu’il joue son rôle partout; aussi son intérieur est-il un sanctuaire élégant des plus jolies fantaisies, des plus coûteuses bagatelles; il y en a dans ses salons, dans le boudoir de sa femme, dans sa salle à manger et dans son antichambre: mobilier gothique, renaissance ou Louis XV, il y a de tout et du meilleur goût, tout neuf, parfaitement imité; albums précieux, reliures élégantes, statuettes adorables sont à leur place. Mais tout cela n’est à lui que parce qu’il l’a payé; il ne le possède pas de son cœur, de son amour, il n’en jouit que par l’envie qu’en peut recevoir un confrère. Ce n’est pas pour lui un bonheur interne, secret, personnel, c’est une preuve de la puissance de sa fortune. Il ne se sert point de tout cela comme d’une chose qui lui va; il le possède comme une inutilité qu’il faut avoir pour être comme les autres. Son véritable appartement à lui, c’est un cabinet avec casiers droits, cartons nombreux, fauteuil de maroquin et papier-registre à compartiments tracés à l’encre rouge. S’il lui faut écrire un billet sur papier satiné, il le ferme au besoin de cire odorante avec cachet à devise anglaise; mais cela le gêne, l’ennuie, et sa plume ne court vite et à son aise que lorsqu’il écrit sur papier carré, à tête imprimée, et qu’il soumet sa correspondance au timbre à vis de pression qui porte son nom.
Sa vie, sa véritable existence est là, et quoi qu’il fasse, tout le reste n’est pas à lui, il s’y sent étranger et joue péniblement un rôle qui ment à ses goûts.
Le femme de l’agent de change seule est à son aise dans ce luxe de frivolité et de loisir. A son aise, en ce sens, que n’ayant apporté dans les affaires de son mari que la dot pour laquelle il l’a épousée, elle reste tout-à-fait en dehors de ses affaires, et a tout le temps d’être femme du monde ou de le devenir; car beaucoup ne le sont devenues qu’à la longue, et n’y étaient pas destinées. Telle qui était fille d’un sabotier enrichi et qui, en se mariant, ne savait ni s’habiller, ni marcher, ni s’asseoir, ni parler; telle qui vient d’un comptoir de province où elle avait appris, chez le vieux banquier dont elle est la fille, à compter les feuilles qu’une laitue doit rendre au saladier et à mettre de côté les pièces de trois livres bien conservées qui peuvent se vendre cinquante-six sous au fondeur, se sont transformées en brillantes dominatrices de la mode.
Mais, comme on sait, la femme se façonne mieux que l’homme à la vie où on la jette, et presque toujours la femme d’agent de change est, au bout de quelque temps, la patronne en crédit des plus élégantes couturières, des marchandes de modes les plus flambantes. Elle se ramasse et se ploie aussi gracieusement que la plus belle marquise dans l’angle d’une calèche qui va au Bois; elle regarde tout aussi finement, sans se remuer, le beau cavalier qui passe et à qui un signe imperceptible a dit bonjour. Elle a deviné dix solécismes dans la toilette d’une de ses bonnes amies, qu’elle a détaillée des pieds jusqu’à la tête, sans avoir eu l’air de l’apercevoir et sans être forcée de la saluer. Dans le monde elle sait tout ce qui fait d’une femme une femme à la mode; elle est capricieuse, intelligente des moindres choses, despote, protectrice, impertinente. Chez elle, elle sait accueillir et recevoir, ce qui est bien différent; tout ce luxe futile qui gêne son mari est pour elle d’usage facile, elle s’entend à remuer tout cela, à en user; elle le comprend, elle l’aime, elle y attache un sens, elle est dans son atmosphère.
Aussi l’agent de change est-il le mari le plus en danger de la terre; car si tout le monde ne voit pas combien il est étranger à la vie dont il vit, il ne peut le cacher à l’œil clairvoyant de sa femme, d’autant que vis-à-vis d’elle il ne se croit pas obligé à la comédie qu’il joue envers les autres: il jette la brutalité de ses chiffres dans le chiffonnage de rien de cette vie inoccupée; il pose son livre de caisse sur le pupitre de velours et d’ébène où elle griffonne des billets imperceptibles, et le gros livre brise le joli meuble; il parle bourse quand elle rêve poésie; il additionne quand elle poursuit une mélodie italienne; il est l’homme d’affaire, enfin, quand elle est la femme du monde.
De cet état de choses il résulte deux malheurs immanquables pour le mari.