Cela arrivera absolument comme je vous le dis; je puis vous le certifier, moi qui ai eu quelquefois à vérifier et à contrôler les recherches de nos antiquaires et qui sais comment ils raisonnent. L’histoire de M. Dulaure, ce mauvais livre et cette mauvaise action, n’est pas faite autrement.

On ne s’imaginera pas que cela ait pu être ainsi tout simplement, par le seul fait que cela était; non qu’il ne demeure très extraordinaire qu’une classe de citoyens, à une époque quelconque, ait vécu en opposition formelle avec la loi, mais en ce sens qu’il n’y aura eu ni brigands dorés ligués contre elle, ni ministres, ni magistrats vendus à cette ligue d’or: ce sera tout bonnement un petit mal qui a commencé par presque rien, et qui a gagné sans que personne y prît garde, sans qu’il fût besoin que les coupables fussent déterminés comme des Rinaldo Rinaldini, ou que les magistrats fussent lâches ou vendus comme des sbires napolitains ou des soldats du pape.

Non, quoi que doive en penser l’avenir, l’agent de change n’est pas un de ces héros malfaisants qui dominent la société par la puissance de leur criminelle audace: il est comme il est parce qu’on ne l’inquiète pas, et surtout parce qu’il est l’agent actif de la passion qui nous domine, le jeu. Voilà tout.

A cela près, l’agent de change est un homme comme tous les autres, quant à ses qualités morales ou immorales: bon père, bon époux, bon citoyen, il achète un remplaçant à son fils quand il est atteint par la conscription, il donne une loge aux Italiens à sa femme, et fait très cavalièrement son service d’officier d’état-major de la garde nationale. A ces qualités il en joint d’autres qui le mettent tout-à-fait au niveau des honnêtes gens: il entretient volontiers quelque fille de l’Opéra, joue gros jeu, s’imagine qu’il a de beaux chevaux, mène bien un tilbury et méprise souverainement les gens de lettres. Somme toute, c’est un très excellent homme, qui n’est pas plus méchant, pas plus vicieux que vous, que moi, que tout le monde.

Cependant, au milieu de tout ce monde dont il fait partie, il a ses nuances qui le distinguent, qui le personnalisent et qui en font le type particulier que nous voulons tâcher de vous faire connaître.

Si vous entrez dans un salon où vous savez qu’il y a des agents de change, et que vous remarquiez un homme de mine simple, qui s’écarte pour vous laisser passer, qui se tient paisiblement dans un coin, qui cause bas, et qui écoute avec plaisir un violon qui joue ou une femme qui chante, un homme modeste enfin, passez, ce n’est pas un agent de change. Si vous voyez plus loin, quelque figure à la physionomie expressive, à l’allure un peu débraillée, qui parle avec facilité et action, qui se démène plus qu’il ne faut pour persuader ses auditeurs, et dont la pensée rayonne dans la parole et dans le regard, un homme chaud et éloquent, passez, ce n’est pas un agent de change. Si vous trouvez dans un angle obscur de quelque salon retiré, un personnage au maintien railleur, entouré de quelques femmes sur le retour ou laides, qui devisent avec lui, un homme qui sème la conversation de mots fins, de plaisanteries élégantes, de réticences spirituelles, passez, ce n’est pas un agent de change. Cet homme qui ne dit rien, ce n’est pas un agent de change; celui qui vous répond complaisamment quand vous l’interrogez, ce n’est point un agent de change; cet homme qui joue et qui gagne sans dédain, ou qui perd sans faste, ce n’est pas un agent de change.

Mais si, en passant par une porte, vous avez trouvé un homme raide, empesé, planté là comme une borne, et qui vous a fait obstacle durant dix minutes sans daigner s’apercevoir qu’il vous gêne; si vous avez aperçu un homme à mine assurée, qui parle haut pendant qu’on fait de la musique; si vous voyez qu’il toise avec pitié quelque amateur passionné qui lui adresse un chut modeste; si vous apercevez un homme portant beau dans sa cravate, comme un cheval normand, un homme qui laisse tomber dans une discussion cinq ou six mots qui lui semblent un arrêt sans appel; si vous remarquez un dandy déjà ventru, le dos appuyé à la cheminée du grand salon, et parlant bas et de haut à la plus jolie femme de la soirée, pour lui dire des riens très lourds sur sa robe et son bouquet, comme s’il laissait tomber une à une les perles d’or d’un esprit charmant; si vous vous asseyez à la table de jeu où un joueur fait bruit de l’or qu’il remue, soit qu’il le gagne ou qu’il le perde; si enfin vous êtes poursuivi par un fashionable de jeunesse passée, qui s’empare le plus qu’il peut de toutes les places, de tous les salons, de tout l’air, de toute la lumière, voilà ce que vous cherchez: c’est votre homme, c’est un agent de change.

Ce n’est pas cependant, il faut bien le dire, un gros bélître, malotru, comme vous pourriez vous l’imaginer; mais c’est quelque chose d’infiniment important, d’infiniment content de sa personne, d’infiniment sûr de son esprit. Cet homme, quoi qu’on en dise, n’a qu’un chagrin: c’est celui d’être agent de change.

Et pourquoi cela?

Le voici: