En parcourant de bas en haut la série des existences déplacées, depuis la portière incomprise «qui n’a pas toujours tiré le cordon,» jusqu’à la sous-maîtresse de pensionnat, qui aurait pu épouser le fils d’un pair de France, on trouve la femme de charge, type grave et majestueux qui ne rit pas ou qui ne rit guère, et auquel il faut nécessairement associer la gouvernante, autre physionomie que Collin d’Harleville a si parfaitement saisie et résumée dans le personnage de madame Evrard. Au dessus de madame Evrard, mais bien au dessus, dans un monde tout autre, dans des régions toutes nouvelles, loin du contact épais des grands cousins venus d’Auvergne et des plaintes asthmatiques de ce bon M. Dubriage, nous trouvons la demoiselle de compagnie, qui est à la femme de charge ce que celle-ci est à la simple bonne d’enfants, ce que l’intendant est au secrétaire, et le secrétaire au palefrenier; la demoiselle de compagnie, objet de luxe, fantaisie de bon goût, réservée exclusivement aux gens riches, et que la moyenne propriété ne connaît que par ouï-dire; à peu près comme les services complets en vieux Sèvres, les chevaux pur sang, les eaux de Bade, les migraines et les vapeurs.
Une femme qui a des vapeurs ne saurait se passer d’une demoiselle de compagnie.
A la cour, il y a les dames d’honneur et les dames pour accompagner, et cela se conçoit. Toute reine, toute princesse a ses femmes, qui lui servent de ministres, et portent au besoin la queue de sa robe. Voyez l’ancienne tragédie: la femme suivante, la confidente, y est de rigueur: Cléone pour Hermione, Céphise pour Andromaque, Fatime pour Zaïre, Fulvie pour Émilie. Or, que sont ces dames, Fulvie, Fatime, Cléone, Céphise et tant d’autres que nous pourrions citer, si ce ne sont d’honnêtes et antiques demoiselles de compagnie? Mais aujourd’hui les princesses et les reines marchent moins solennellement qu’au temps de l’ancienne Rome; elles portent des robes plus courtes, elles ont moins souvent occasion de s’évanouir. Elles ont aussi moins de secrets à confier, ou, si elles en ont, elles les placent mieux, dans l’oreille de leur mari, par exemple, ou de leurs cousins, ou de leurs oncles; car aujourd’hui les souveraines ont de la famille comme de simples bourgeoises. Les mœurs se sont ainsi graduellement modifiées. Les confidentes de tragédie ont disparu comme les soubrettes de comédie. Œnone a suivi la disgrâce de Marton. L’emploi de dame d’honneur, de dame pour accompagner, de demoiselle de compagnie, est devenu, comme vous le voyez, une véritable sinécure. Chacun se tient volontiers compagnie à soi-même.
Et cependant l’emploi subsiste, comme chose de montre et d’apparat. Bien des jours s’écouleront encore avant que nous voyions disparaître l’écuyer cavalcadour, le héraut d’armes, la dame d’honneur, ces trois non-sens! La demoiselle de compagnie surtout a de longues années à vivre. A quoi sert-elle pour le moment? c’est ce qu’il convient d’examiner.
Et d’abord que signifie le mot en lui-même? peut-on tenir éternellement compagnie à quelqu’un? et si charmante, si spirituelle qu’on soit, quelque grâce imprévue et toujours nouvelle qu’on puisse jeter dans le discours, ne risque-t-on pas d’ennuyer à la longue et de laisser soupçonner le fond du sac? on se lie d’une affection réciproque, on finit par s’aimer, par se reconnaître indispensables l’un à l’autre, et alors ce qu’on dit est toujours bien, le silence même a son charme. Soit. Avouez pourtant que c’est un assez médiocre divertissement à loger chez soi qu’une demoiselle de compagnie silencieuse. Les bouffons autrefois devaient faire rire, sous peine du fouet. Une demoiselle de compagnie n’est pas payée pour être taciturne.
Il faut donc qu’une demoiselle de compagnie, digne de ce nom, parle et se taise, se montre et s’absente à propos. Ceci constitue tout bonnement la plus complète, la plus sensible, la plus humiliante de toutes les servitudes. Lorsque autrefois la dame suivante ramassait l’éventail ou portait la queue de sa maîtresse, la tâche était toute simple; elle savait à quoi s’en tenir. Mais maintenant que ses attributions ont cessé d’être définies, la dame suivante, chargée de quoi? de tenir compagnie à madame, ne sait plus où commence, où s’arrête son emploi. Elle doit craindre d’aller trop loin et de fatiguer, de trop demeurer et d’alanguir. Trop ou trop peu de discrétion, double écueil! il faut beaucoup d’étude, beaucoup de sens, beaucoup de sagacité pour tenir constamment le haut du pavé dans cette route chanceuse. La moindre gaucherie, le moindre oubli, la plus petite négligence suffit pour vous jeter, confuse et humiliée, aux fossés du chemin.
Et voilà précisément pourquoi nulle position dans le monde n’est plus gauche, plus fausse, plus gênante que celle-là. Une demoiselle de compagnie appartient toujours par son esprit, par ses manières, par son éducation, quelquefois même par sa naissance, à ce monde où elle n’est admise, quoi qu’elle fasse, que sur un pied de dépendance et, tranchons le mot, de domesticité. Que d’amertumes pour elle! que de déboires secrets! que de fiertés blessées! que de combats au fond du cœur! que de rougeurs bien ou mal dissimulées! On dit en parlant d’elle: «C’est la demoiselle de compagnie!» ou bien: «Adressez-vous à ma demoiselle de compagnie!» ou bien encore: «Je n’ai trouvé que la demoiselle de compagnie!» Dirait-on avec plus de dédain: «C’est ma femme de chambre... Adressez-vous à ma femme de chambre?» La demoiselle de compagnie, par cela même qu’elle est payée, accepte tacitement l’obligation d’endurer quelquefois les caprices de madame, les maussades humeurs de madame, les emportements de madame. Une parole fière, un geste superbe, équivaudraient à une démission, et nous supposons que la demoiselle de compagnie a besoin de sa place.
Il n’est pas rare de rencontrer dans les Petites-Affiches, à l’article Demandes et offres, entre un cheval à vendre et une cuisinière à louer, l’avis suivant, précédé d’une main dont l’index est allongé: