«On désire une demoiselle de compagnie d’une naissance distinguée, d’un physique agréable, d’une instruction soignée, sachant la musique et l’italien, pour voyager avec une famille anglaise. S’adresser franco à M. R***, à Paris, poste restante.»
Victorine Dujarrier lut un jour cette annonce banale, et se prit à réfléchir sérieusement que sa famille était pauvre, quoique honnête, et que l’éducation qu’on lui avait donnée pouvait recevoir utilement son emploi. En outre Victorine était jolie, elle était musicienne, elle savait l’italien. Elle réunissait donc toutes les conditions requises. Elle s’adressa à M. R***, poste restante, à Paris, et ne tarda pas à recevoir une réponse ainsi conçue:
«Mademoiselle Dujarrier est priée de vouloir bien passer de midi à deux heures, rue du Helder, no...»
Que de pensées diverses, que d’émotions assiégeaient le cœur de la jeune fille tandis qu’elle se rendait au lieu indiqué! C’était une grande, une solennelle démarche que celle-là! Victorine hasardait seule son premier pas dans le monde. Qui donc l’eût accompagnée? Son père était malade et tombé presque en enfance. Sa mère? Elle n’avait plus de mère. C’était une marâtre qui maintenant commandait au logis, et Victorine n’avait ni appui, ni affection à attendre de ce côté-là. Victorine était isolée, sans guide et sans conseil, portant à elle seule la terrible responsabilité de son avenir.
Arrivée rue du Helder, elle s’informa. La maison de M. R***, un peu triste au premier abord, comme sont la plupart des modernes hôtels de la Chaussée d’Antin, étalait une belle façade sur la rue. La porte cochère, exactement fermée, ressemblait à la porte d’un riche sépulcre, tel qu’il s’en élève dans les quartiers aristocratiques du cimetière de l’Est. Victorine frappa discrètement; un des battants s’ouvrit et laissa voir une cour extrêmement triste aussi, formée de grands murs peints à l’huile et figurant une tenture de coutil; à droite, deux ou trois lucarnes, en forme de losanges, indiquaient la remise et l’écurie. Un domestique à veste rouge nettoyait des harnais sous une espèce de hangar, tandis que le concierge, également vêtu de rouge et coiffé d’une casquette de livrée, jetait force seaux d’eau sur les dalles du vestibule pour en faire disparaître quelques taches mal séantes. Bref, l’aspect de cette maison annonçait la fortune et ce que les Anglais appellent le comfort. Et cependant je ne sais quoi de terne et de morose assombrissait cette demeure et faisait asseoir l’ennui sur la première marche de l’escalier.
Quand Victorine entra dans le salon, M. R***, qui était profondément abîmé dans une bergère et dans la lecture d’un journal, se leva, et fit en souriant trois pas vers la jolie visiteuse. Elle tremblait, il l’encouragea, lui offrit la main, la fit asseoir, et engagea avec elle une conversation de lieux communs, dont je vous fais grâce pour venir directement au fait, comme y arriva finalement M. R***, après une foule de banalités et de politesses.
«Mademoiselle, lui dit-il, je passe ordinairement six mois de l’année en province, dans un château assez maussade que je possède aux environs de Valence. Ce n’est pas là le séjour que je vous proposerais. Ma femme l’habite en ce moment; nous ne ferions que l’y aller rejoindre, et de là nous partirions pour l’Italie. Madame R*** sera ravie de vous voir, de vous connaître. Il y a longtemps qu’elle me demande une demoiselle de compagnie, et ce sera pour elle une joie de saluer en vous une amie, une amie si charmante et si spirituelle.
—Monsieur... interrompit timidement Victorine en baissant les yeux.
—Non, ce que je vous dis là est l’expression sincère de ma pensée. Vous me plaisez, mademoiselle, vous me plaisez beaucoup, et je serais enchanté de pouvoir faire quelque chose pour votre bonheur...»
L’accent avec lequel ces derniers mots furent prononcés parut étrange à Victorine. Elle regarda pour la première fois M. R***, et lui demanda si son intention était de rester longtemps en Italie.