«Fort longtemps, répondit-il d’abord. Puis baissant la voix: aussi longtemps que vous voudrez.»

Victorine recula doucement son fauteuil, car M. R*** s’était singulièrement rapproché d’elle, tout en parlant.

L’entretien fut dès lors animé et véhément du côté de M. R***, qui s’était pris d’un réel enthousiasme pour les beaux yeux de la jeune fille. Il prodigua les flatteries, les offres de services, les promesses. Il fit briller les reflets chatoyants de sa fortune, le luxe de sa livrée, il fit enfin tout ce que fait un homme riche, médiocrement spirituel, qui veut subjuguer le cœur d’une jeune fille en s’adressant à sa vanité.

Mais Victorine ne comprit rien à cette habile stratégie du Lovelace: elle ne comprit pas pourquoi cet homme étalait ainsi à ses yeux son faste et son opulence; novice qu’elle était, elle s’étonna d’être l’objet d’un tel empressement. Elle était venue tremblante, tout émue de sa démarche, agitée par la crainte d’un refus; et elle se voyait accueillie, elle se voyait fêtée, flattée, comblée d’éloges et d’adulations par un homme riche, qui ne la connaissait pas, et qui aurait pu prendre vis-à-vis d’elle les airs superbes d’un protecteur. D’abord la façon tout affable dont M. R*** venait au-devant d’elle enchanta Victorine: mais bientôt la singularité même de cet accueil excessif donna à penser à la pauvre enfant, qui commença à s’inquiéter de sa situation. Dès ce moment ses paroles devinrent plus rares, ses questions plus brèves, elle ne songea plus qu’aux moyens d’effectuer sa retraite le plus discrètement, le plus promptement possible. R*** s’aperçut du peu de succès de ses séductions et pensa qu’il ne s’était pas fait suffisamment comprendre. Il résolut de s’expliquer mieux, et changeant brusquement de ton:

«Mademoiselle, dit-il à la jeune fille étonnée, à quoi servent les détours? Vous êtes venue ici persuadée sans doute que vous y trouveriez une femme, et vous m’y trouvez, moi; vous m’y trouvez seul, et vous n’en paraissez pas extrêmement surprise. Ne voyez-vous pas bien quelle est notre position réciproque, et que tout ce que je vous ai dit jusqu’ici de ma femme, et de mon château, et du dessein où j’étais de vous présenter comme demoiselle de compagnie à madame R***...

—Eh bien, monsieur?...

—Que tout cela est mensonge, invention, chimère, et que madame R*** n’a jamais existé, et que je suis garçon, et que je n’ai pas de château aux environs de Valence, et que je m’ennuie de ma solitude, et que je cherche une demoiselle de compagnie pour moi, et que...»

Victorine était levée dès le premier mot.

«Permettez que je me retire, monsieur, interrompit-elle froidement.

—Mais, mademoiselle, observa doucement M. R***, pourquoi donc êtes-vous venue?»