Ainsi se termina l’entrevue. Victorine fit une profonde révérence à M. R*** et sortit de cette maison pour n’y plus rentrer.

Quelques traits de cette aventure se retrouvent dans l’histoire de certaines demoiselles de compagnie, que leur vocation prédestine à peupler la solitude des célibataires. M. R*** pouvait fort bien y être trompé, et l’on ne doit pas s’étonner de cette question toute simple Pourquoi donc êtes-vous venue? C’est qu’en effet, puisque Victorine était venue, elle était censée savoir de quoi il s’agissait. Si elle eût eu quelque expérience, elle ne se fut pas prise, comme une innocente, au piége décevant de l’annonce, et M. R*** n’eût pas reçu sa visite. Tenir compagnie à un homme seul, cela est délicat et chanceux, et prête fort à dire aux langues médisantes. Il est juste d’ajouter aussi que rarement une demoiselle de compagnie exerce de semblables fonctions. C’est ordinairement auprès des femmes, et plus particulièrement auprès des demoiselles que leur office les retient. Expliquons-nous.

On sait que ce qui séduit le plus une jeune fille dans la perspective du mariage, c’est la liberté dont jouit une femme mariée. La liberté! mot magique et vibrant! Dans un mari, ce qu’on aime le plus, ce n’est pas toujours le mari, mais bien le droit d’être appelée madame, de porter un cachemire et des diamants. Nous parlons là des premières ambitions d’un cœur ignorant de soi-même, que rien n’a encore ému, et dont chaque battement correspond à une pensée de coquetterie et de frivolité. Mais après ces premiers désirs de pensionnaire émancipée, viennent quelquefois des velléités plus sérieuses, des concupiscences réelles. On en vient à réfléchir que la vie est bien triste, le tête-à-tête bien monotone; que monsieur nous fait vivre trop retirée, et après tout on n’est plus un enfant; que nous sommes mariée, c’est-à-dire libre, et que nous pouvons recevoir qui bon nous semble et aller où il nous plaît, sans difficulté. A quoi bon, en effet, être mariée, si l’on ne jouit pas de la clef des champs? Le libre arbitre est une des immunités conjugales. Un mari, c’est un passeport.

Mais pour celles qui n’ont point de mari, pour ces pauvres incomprises qui n’ont pu se procurer de passe-port, et de qui la vie inquiète se passe dans la crainte de se voir arrêtées à la douane de l’opinion, pour celles-là surtout, notre civilisation charitable a inventé la demoiselle de compagnie. Bienheureuse invention! la demoiselle de compagnie est un porte-respect contre lequel vient se briser la rage impuissante du Qu’en dira-t-on. Le moyen de médire de madame une telle qui a une demoiselle de compagnie? n’est-ce pas là un bouclier, un rempart suffisant? La demoiselle de compagnie remplace avantageusement le mari absent. Elle est attentive, complaisante, elle sait se retirer à propos, ce que ne ferait peut-être pas toujours le mari, fût-ce même l’époux débonnaire de la chanson du Sénateur.

Ce n’est pas tout. Dans certaines circonstances difficiles, la demoiselle de compagnie pousse le dévouement jusqu’à prendre pour son compte les amants de madame. Elle devient l’éditeur responsable des aventures galantes: c’est elle qui reçoit les messages pour les transmettre à qui de droit, c’est elle qui fait les réponses. C’est elle que la malignité du monde accable de sarcasmes. La médisance, mise en défaut par elle, s’attaque à elle seule. La demoiselle de compagnie accepte le côté pénible du rôle dont madame a tout l’agrément. Ainsi se trouve appliqué le fameux sic vos non vobis.

Mais toute médaille a son revers. Après avoir analysé quelques-uns des avantages de la demoiselle de compagnie, il est juste de faire connaître ses inconvénients.

Ainsi, contrairement à l’exemple qui vient d’être cité, il arrive souvent que la réputation de madame sert de plastron à la demoiselle de compagnie. Les comédies sont pleines de quiproquos semblables, lesquels se renouvellent journellement dans le monde. Les aventures de la dame suivante sont fréquemment attribuées à sa maîtresse, qui devient ainsi responsable des billets doux, des escalades nocturnes, des mauvais propos et des coups d’épée qui se commettent dans les environs, et dont une autre a le profit. Que de vertus intactes et jusque-là respectées, compromises tout-à-coup par le voisinage dangereux d’une demoiselle de compagnie, sauvegarde trompeuse, préservatif impuissant, arme qui devrait protéger et qui tue! On a vu l’autre nuit un homme rôder sous les fenêtres de l’hôtel. Évidemment, c’était pour madame. On remarque que le jeune comte Horace de*** prolonge fort tard les visites qu’il fait chez madame la vicomtesse. On ne s’informe pas si ces visites sont des tête-à-tête, ou si (ce qui est vrai) la présence de la demoiselle de compagnie est le véritable attrait qui retient le jeune comte. On se hâte de prononcer, en ricanant, que la jolie vicomtesse a le cœur pris, et voilà une réputation de femme jetée au vent des causeries parisiennes. Alors, que faire? à quel parti s’arrêter? garder la demoiselle de compagnie? c’est réchauffer un serpent; la congédier? c’est donner gain de cause aux propos de la malignité, qui ne manquera pas de dire que l’on s’est débarrassé d’un témoin incommode. Égale perplexité des deux parts! Plaignons la femme qui se trouve réduite à choisir entre ces deux fâcheuses extrémités.

Pour prévenir un malheur semblable, la plupart des femmes qui se donnent le luxe d’une demoiselle de compagnie, se la donnent laide ou à peu près: imitant en cela la tactique généralement suivie à l’égard des femmes de chambre, autre espèce dangereuse! Mais quand soi-même on est laide, la grande difficulté est de trouver plus laide que soi. Au besoin, on choisit plus vieille, et le même but est rempli. Il y a en ce genre des assortiments très curieux.

Les attributions de la demoiselle de compagnie consistent principalement à suppléer la maîtresse de la maison, lorsque celle-ci est indisposée ou absente, à faire les honneurs à sa place, à recevoir pour elle les visites, à éconduire doucement les importuns, ceux qu’on ne veut pas voir. Cet emploi demande beaucoup de tenue et de sagacité. Certaines demoiselles de compagnie finissent par être plus réellement maîtresses que la maîtresse elle-même. Celle-ci, à la longue, se trouve occuper la seconde place et jouer le second rôle. C’est une véritable abdication.

La demoiselle de compagnie exerce en outre quelquefois les fonctions de lectrice. C’est une variété du genre. La lectrice est ordinairement une grande sérieuse personne entre deux âges, qui a eu de la fortune, des aventures et des malheurs. Écoutez-la: sa vie est une interminable odyssée qu’il vous faudra ouïr du premier chant jusqu’au dernier, ou plutôt jusqu’à l’avant-dernier, car la pauvre femme souffre encore et souffrira longtemps. Sa spécialité est de souffrir. Elle a des sympathies littéraires, des velléités de bas-bleus. Elle écrit un roman pendant ses loisirs, un roman dont elle est l’héroïne, et où l’on verra combien il est pénible de ne plus être ce qu’on a été, et combien de dégoûts naissent d’une fausse position, et que la résignation est une vertu sublime, et qu’autrefois Apollon garda les troupeaux chez Admète, et mille autres choses tout aussi consolantes et aussi neuves. Pour faire diversion aux chagrinantes réminiscences qui viennent l’assiéger parfois, la lectrice soupire de temps en temps des vers, des vers d’amour, gothiques et romantiques, des vers qu’elle écrit «avec son cœur...» sans prétention, sans arrière-pensée, car elle n’aspire pas, la pauvre colombe blessée, à acquérir ce que nous autres nous appelons gloire... Eh, de quoi lui servirait la gloire, à elle qui a manqué sa vocation ici-bas! La vocation de la lectrice, sachez-le bien, c’était d’être grande dame, d’être riche, titrée, d’avoir un opulent blason sur les panneaux de ses équipages, et cinquante bonnes mille livres de rente, en terres, forêts et châteaux. A quoi, bon Dieu! a-t-il tenu qu’elle possédât tout cela! un étranger, beau comme les amours, possesseur d’une belle âme et de nombreux millions, est venu, il y a peu d’années, et a demandé sa main. Le père de la lectrice vivait alors, père intraitable et violent s’il en fut. Ce père féroce ne crut pas à la sincérité du noble étranger qui offrait son opulence. Il pensa que l’Américain ourdissait le plan d’une infâme séduction. En vain celui-ci offrit-il d’aller réaliser sa fortune outremer, en vain demanda-t-il trois mois pour ce voyage, trois mois? qu’était-ce que cela! l’inflexible père refusa. Et l’étranger partit la mort dans l’âme: et, depuis ce jour, on n’a plus reçu de ses nouvelles, et maintenant la lectrice est seule au monde, car son entêté de père est mort en lui laissant sa bénédiction—et des dettes. Chaque jour la lectrice s’attend à voir revenir l’étranger, mais l’étranger ne revient pas. Il s’est marié devers les bords de l’Orénoque, avec la fille d’un riche planteur de la Guyane, qui lui a apporté en dot cent cinquante nègres et mille arpents de rocou et de tabac.