Il n’est pas rare que la lectrice, à force de faire de l’élégie, à force de regretter et de se lamenter, parvienne à intéresser à son sort quelque général goutteux, quelque noble reste de l’Empire, pensionné et décoré, dont la vieillesse a besoin de soins et d’affection. Et voilà notre héroïne mariée; la voilà, elle aussi, riche. Hélas! ce dénouement n’est pas tout-à-fait celui du roman qu’elle avait échafaudé. Le général est vieux, exigeant, malingre, un peu bourru, très bourru; et il parle bien souvent de l’empereur. Et voilà notre Indiana toute trouvée. Quelle différence c’eût été, si notre lectrice eût épousé le jeune et opulent Américain!
Heureusement il y a toujours quelque part un neveu, mauvaise tête et joli garçon, qui arrive à point nommé de sa garnison pour offrir des consolations à la femme de son oncle. Règle générale: les fils de famille et les neveux sont un terrible voisinage pour les demoiselles de compagnie.
On pourrait renverser la proposition et dire, avec plus de justesse encore, que les demoiselles de compagnie sont un voisinage des plus dangereux pour les neveux et les fils de famille.
Nous nous proposions de clore ici cette étude; mais nous nous apercevons à temps qu’une dernière variété manque à la présente monographie, variété importante et sans laquelle notre travail demeurerait incomplet. Descendons rapidement les échelons sociaux, et nous rencontrerons quelque part la demoiselle de compagnie associée, type exceptionnel, sorte de Bertrand femelle placé là comme le complément indispensable d’un luxe menteur: la demoiselle de compagnie, meuble de prix, meuble d’emprunt, qui impose aux badauds comme les somptueuses devantures de nos marchands et leurs précieux comptoirs d’acajou. Toute maîtresse de tripot a sa demoiselle de compagnie, qui l’aide à faire aux provinciaux les honneurs du lieu; c’est l’éternelle association de Macaire et de son ami Bertrand retournée au féminin.
La demoiselle de compagnie qu’on vient de voir n’est pas exempte d’ambition. Elle rêve aussi, elle, un avenir brillant, des titres, un carrosse, une loge à l’Opéra! Elle attend chaque jour l’Américain souhaité. Mais, hélas! moins heureuse que la lectrice dont nous parlions tout-à-l’heure, en fait de colonel de l’ex-garde, notre associée n’a sous la main que le baron de Wormspire; elle aime mieux se faire veuve, et, avec des protections, elle arrivera, n’en doutons pas, à se créer un sort quelconque, une position sociale: quelque jour nous la verrons ouvreuse de loge, par exemple, ou revendeuse à la toilette, ou maîtresse de table d’hôte, ou chercheuse de remplaçants; à moins que d’ici là la sixième chambre ne s’en mêle, auquel cas la présente biographie ne suffirait plus à nos lecteurs, et nous serions obligés de les renvoyer de la collection des Français à celle de la Gazette des Tribunaux.
Cordellier Delanoue.
LE GENDARME