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LE GENDARME.

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Il y a des gens qui méprisent encore les gendarmes. Méfions-nous en général de ces gens-là, ils doivent priser les voleurs: le vol est trop commun pour être piquant, le gendarme arrête trop de voleurs pour être ridicule. Il vaut mieux prendre un filou qu’un mouchoir. A trompeur, trompeur et demi. Nous ne ramasserons pas, quant à nous, des quolibets qui siéraient, après tout, à Cartouche et à Lacenaire.

C’est donc là qu’on en est venu! Nous avons abattu l’édifice et nous ne voulons pas que cette pierre reste debout. Nous n’avons laissé que ruines, ces ruines nous portent ombrage. Dieu nous semblait trop grand, nous avons nié Dieu; les rois paraissaient trop hauts, nous les avons détrônés; la noblesse nous dépassait de la tête, nous la lui avons coupée; le confessionnal nous faisait honte, nous l’avons profané; le gibet nous faisait peur, nous l’allons renverser; il ne restait plus qu’un homme pour guider, punir, protéger, nous avons déshonoré cet homme; il restait—le gendarme:—nous avons ri du gendarme.

Effet petit qui remonte à une grande cause! Le gendarme n’est pas seulement le soldat des pouvoirs qui passent, il est celui de la justice qui reste. C’est la dernière limite qui nous sépare du désordre, l’esprit de révolte ne s’y est pas arrêté; c’est la dernière digue qui retient le crime, l’esprit de révolte l’a voulu rompre; il a confondu la loi et la tyrannie, la morale et la politique: il se rencontre ici avec les criminels. En voyant où il va, nous voyons d’où il vient. L’autorité veut le bien dans la société, la révolte ne le veut pas; l’autorité se sert du gendarme, la révolte s’en prend au gendarme: ce long différend est jugé.

Mais cet homme mort, insensés, que vous restera-t-il, que va-t-il arriver? Vous ne savez donc pas le rôle important qu’il joue dans votre société qui n’est plus qu’une comédie? Plus vous avez sapé, plus il étaie; plus vous l’humiliez, plus il s’élève. Toutes ces majestés que vous avez détruites, il les représente aujourd’hui. Il est le roi, le prêtre, le magistrat. Il porte votre monde à lui seul comme Hercule. Le gendarme à présent, c’est l’honneur, la vertu, la religion; la probité du pauvre, la paix du riche, l’espoir du juste, l’effroi du méchant; c’est la providence à cheval, le remords en uniforme, la justice oubliée qui court la grand’route son glaive au poing. Qui pourrait donc nous dire comment du voleur et de cet homme, c’est cet homme que nous avons choisi pour en rire? comment du gendarme et du malfaiteur, c’est le gendarme qui est devenu un objet de raillerie et de crainte? Les honnêtes gens ne craignent que les voleurs: pour qui nous prenons-nous?

Eh! quoi de plus rassurant que ces cavaliers qui accourent dans la poudre du grand chemin au secours du faible et de l’opprimé, comme les mousquetaires du conte de fées? Quoi de plus vénérable que ces derniers débris de la chevalerie errante, déshonorés du chapeau à cornes et du collet écarlate? Quoi de plus réel que ces redresseurs de torts? Quoi de doux et de consolant comme ces bons et honnêtes chevaux remorquant bel et bien ces garnements qui vous attendaient à dix pas d’ici dans l’ombre, un pistolet de chaque main? Quel est le signe de salut de vos pays policés, quel est le phare de vos solitudes, quelle est l’enseigne et la garantie de cette civilisation tant vantée, si ce n’est ce chapeau bordé que vous avez parodié au théâtre, qui vous dit de loin que cette terre est hospitalière, qu’on y songe à votre sûreté, et que vous pouvez avancer et circuler librement, pourvu que vous ayez dans votre poche ce chiffon de papier plié en quatre qu’on appelle un passe-port?