Il vous sied bien d’outrager un tel homme remplissant de telles fonctions. Imprudents! il tient le verrou des prisons, il garde la chaîne du bagne. Que cette porte s’abatte, l’horrible ménagerie se déchaîne dans la ville; que ces menottes se relâchent, les mille mains du vol et du meurtre vont s’agiter partout; que cette digue se rompe, nous sommes tous submergés; que cet homme se pique un jour de vos railleries, qu’il se lasse de vos haines d’écoliers turbulents, qu’il remette son sabre au fourreau, son cheval à l’écurie, qu’il accroche cet uniforme qui vous déplaît, qu’il s’endorme pour une nuit, vous êtes perdus, vous êtes morts! On vous arrache d’un coup ce que vous avez maintenant de plus cher au monde, la bourse et la vie. Sans lui, qui vous entendrait, qui vous défendrait, qui vous vengerait? quel est votre cri dans le péril? qui invoquez-vous, pleurants et battus, enfants que vous êtes? qui réclamez-vous comme un père protecteur? et qui donc venez-vous réveiller pour lui demander justice et pitié, si ce n’est ce gendarme que vous abreuvez de tant de dédains?
Mais comment se fait-il qu’on ait choisi pour le couvrir de honte le plus admirable des dévouements, le plus pénible des états? Le gendarme est un vétéran des armées, et quand les vétérans se reposent, le gendarme est encore soldat. Seulement c’est un soldat qui, au lieu d’égorger à tort ou à raison d’innocents ennemis sur la frontière, s’est mis à combattre jour et nuit, sur le seuil sacré du foyer, ces ennemis plus terribles qui pillent et tuent à coup sûr. C’est un soldat qui a pris racine dans le sol, qui a son champ parmi nos champs, qui défend sa maison parmi les nôtres: seulement cette maison est une tente, il campe sous le chaume, la consigne l’y poursuit, il doit jeter sa bêche au son de la trompette. C’est un soldat citoyen, époux, père de famille; seulement, citoyen à nos heures, époux quand nous le voulons bien, père quand on n’a plus besoin de lui. Et n’admirez-vous pas cet homme qui n’est pas chargé seulement de son bien et de sa famille, mais de nos familles et de nos biens à nous tous; qui laisse là ses champs altérés pour que les nôtres soient plus florissants; qui oublie sa moisson pour veiller à la nôtre; qui quitte son lit et sa table pour courir à toute heure par la neige et la pluie, par monts et par vaux, et qui n’a de sommeil et de trève qu’alors que nous dormons tous et que nous pouvons dormir tranquilles!
Voyez-le donc quand il est rentré, quand il a fini ces travaux militaires qui s’ajoutent aux soins domestiques; quand il a pansé son cheval, blanchi son buffle, fourbi son sabre et qu’il arrose son jardin, qu’il sarcle sa vigne, qu’il fume sa pipe devant sa porte en bonnet de police et les bras nus: le voisin l’arrête à causer, le paysan le salue, les petits enfants jouent avec sa dragonne, la jeune fille rit en passant. Cet homme si farouche est un bon voisin, ce soldat est un bon paysan, et les bonnes gens ne le craignent pas. Le délit lui-même s’est apprivoisé. Ce gendarme si décrié, c’est le soliveau de la fable; la contravention lui grimpe sur l’épaule, le délinquant lui frappe dans la main. Jean le plaisante au cabaret, et Jean braconnera ce soir dans le parc; Pierre l’invite à boire, et Pierre tout-à-l’heure fraudera l’octroi. Le gendarme le sait, et sourit, et trinque bravement avec eux; il n’a rien à dire, il est sans ressentiment et sans vanité. Ce soir et toujours il sera à son poste, mais ce n’est plus lui, c’est la loi que rencontreront alors Pierre et Jean.
Au surplus, dans ce cabaret comme dans ce bal villageois où tout le monde s’amuse, où chacun se repose et se réjouit, il ne s’amuse pas, lui, il ne se repose jamais. C’est un plaisir pour les autres, pour lui c’est un devoir. Il est là pour veiller à la joie d’autrui, pour qu’aucun accident ne la trouble, pour qu’elle soit bien complète et bien pure, cette joie dont il ne goûte pas. Tout-à-l’heure il va séparer ces hommes qui sont ivres et qui se battent. Il pénétrera le premier dans la mêlée à ses périls et risques, il recevra ces coups qui ne lui sont pas adressés, il sera blessé peut-être et peut-être grièvement, dans cette querelle qui ne le regardait point; trop heureux encore s’il l’apaise, s’il en arrête les suites plus graves, s’il lui épargne le tribunal et la force armée, s’il parvient à réconcilier deux voisins, deux amis un peu échauffés de mauvais propos et de mauvais vin!
Maintenant, tandis qu’il se promène paisiblement dans la rue, si vous êtes étranger, si vous ne savez plus votre chemin, si vous avez besoin de renseignements, le gendarme est le plus instruit du village et peut-être le plus poli. C’est lui qui raisonne le mieux du département et de la commune. Adressez-vous à lui, vous verrez quel zèle, quelle obligeance, et comme il vous remettra exactement et cordialement sur la voie. Le malheureux vous est encore redevable, il se croit votre obligé, il pense avoir à vaincre vos préventions, il tient à cœur de vous donner meilleure opinion de lui, il se défie de lui-même, il se défie de ses bons services, pauvre homme! on l’a si mal habitué, si souvent humilié! il croit avoir à se faire pardonner d’être gendarme, c’est-à-dire de vous sauver la vie et la fortune tant que vont durer vos voyages.
S’il vous demande votre passe-port, c’est entre les dents; humblement, la main au chapeau. C’est son devoir. Pure formalité. Du reste, il y jette à peine les yeux, il se fie à vous, il vous le rend aussitôt, ce passe-port, lui qui en a tant vu de faux, lui qui a tant vu tromper, mentir, voler, et qui pourrait être si méfiant; il vous le rend avec les mêmes égards, il vous salue, il vous honore, c’est lui qui vous remercie de lui laisser faire son devoir. S’il se montre plus difficile, s’il vous semble sévère, minutieux, c’est pour votre bien, il y va de vos intérêts; il a ses raisons, la route est menacée; quelque vaurien vous suit ou vous précède, qui vous détrousserait infailliblement: vous serez bien aise qu’il en agisse de même avec ce vaurien.
A cette heure, voici qu’il part pour une de ces rondes sans but, pour ces courses vagues à travers champs que lui seul est capable d’entreprendre, car tout est de son ressort dans le pays, les prés, les bois, la route, le hameau, la voiture, la mairie, l’église, l’octroi; il répond de tout, il a tout à voir et à surveiller. L’arrondissement entier s’endort sous sa garde.
Il va donc voir le long de l’eau, si quelque ligne en contravention n’y plonge pas à la dérobée; dans les taillis, cet homme qui dort à l’affût, un fusil enjoué: dans les vergers, si les maraudeurs tentent l’escalade à la tombée de la nuit; partout, ces vagabonds sans aveu qui cherchent l’ombre et qui ont leurs raisons. Autant vaudrait épier au hasard le héron qui pêche, le lièvre qui broute, l’araignée qui file. S’il ne voulait pourtant que surprendre et punir, s’il avait soif de proie et d’amendes, s’il mettait sa gloire à la confusion du coupable qui le brave, il ne tient qu’à lui. Qu’il cache son uniforme, qu’il prenne cet habit couleur de muraille, qu’il devienne un bourgeois dont nul ne se méfie: il tombe en plein et sans coup férir sur le flagrant délit. Mais ce moyen lui répugne, il n’en use qu’à l’extrémité, quand il s’agit de la vie de ses concitoyens, non plus de la sienne. Alors c’est encore un sacrifice à son devoir. Car encore une fois il n’est pas un mouchard, il est un soldat: il combat face à face, il porte fièrement sa cocarde, et son harnais éclatant montre au loin sa poitrine aux coups du plus lâche assassin.
Il garde donc cet uniforme qui avertit les délinquants, qui leur fait peur et qu’ils maudissent, et qui recouvre tant de mesure et de miséricorde. Il leur laisse le temps de s’enfuir; il s’émeut en lui-même, il prend pitié de ce père de famille qu’un goujon ruinerait en amendes, de cet étourdi qui nourrit sa mère et qu’un lapin va jeter en prison; il s’effraie d’un long procès pour ces misérables, il résout ces calculs qu’ils ne savent pas faire; il tire ces conséquences qu’ils n’ont pas voulu voir; il pèse, réfléchit, examine pour eux. Il ne veut point dépouiller la chaumière, mais non plus le château; il respecte le riche, mais aussi le pauvre: il n’a pas tant à punir celui-ci qu’à protéger celui-là. C’est d’ailleurs, disent ces braves gens, l’ordre et l’esprit de l’institution:—La gendarmerie ne doit pas seulement poursuivre le crime, mais surtout le prévenir.
En effet, ces faisceaux de la loi promenés dans les campagnes préservent et gardent; bien des consciences se sont raffermies, bien des pécheurs sont rentrés en eux-mêmes rencontrant le châtiment face à face. Ce sabre nu a fait rengainer bien des couteaux, ces revers d’un rouge sang ont épouvanté bien des assassins, ces menottes ont arrêté bien des bras furieux et affamés que rien n’arrêtait plus.