Habitué à ces sortes de colloques, le facteur a retraversé la rue dès les premiers mots, et, après avoir frappé et appelé de nouveau, il s’éloigne en écrivant sur le dos de la lettre: absente.

A la quatrième tournée, cette même lettre sera représentée. Cette fois madame Pauvrelet a entendu, elle descend, et, après avoir lu «Tiens, j’n’ai pas ma bourse! mon petit, je vous paierai ça demain.—Ça peut s’oublier.—Si vous avez peur de le perdre, venez le chercher, votre port.» Et le facteur se résigne à monter cinq étages. L’escalier devint de plus en plus clair. Madame Pauvrelet s’aperçoit que le billet est daté de la veille: «Pourquoi donc que vous me l’apportez si tard, c’te lettre d’hier?—Vous étiez sortie ce matin.—J’ai pas bougé.—Demandez à madame Saint-Trillet.—Belle linotte, ma foi, pour se mêler de mes affaires;... qu’elle m’empêche de dormir toutes les nuits avec ses chansons... que ça vous reçoit une société qui n’est ni d’Ève ni d’Adam... Quarante-cinq ans, mon cher, et ça dit que c’est pour faire des répétitions de chœurs!—Dépêchons, s’il vous plaît.—Eh bien, les voilà vos 5 sous, mal obligeant, et venez me demander des étrennes!»

Le facteur n’ira pas, car il se respecte et ne fait pas la mansarde; mais plaignez-le si madame Pauvrelet a quelques relations, tant éloignées soient-elles, avec un chef de l’administration des postes; il y aura rapport et punition pour le pauvre subalterne.

Telles sont les tribulations auxquelles le facteur est continuellement exposé, et qu’a-t-il pour l’indemniser de tant de fatigues, de tant de dégoûts, pour le récompenser de sa probité à toute épreuve?—un avancement qui, après vingt-cinq années de service, élèvera son traitement à 1,200 fr., un médecin et des drogues gratis en cas de maladie; une pension de 600 fr. quand il ne pourra plus marcher;—puis, s’il est bien protégé, l’espoir d’être sur ses vieux jours attaché au service d’un ministère, ou nommé facteur de la cour, ce qui lui donnera le droit de porter tricorne et habit galonné, et l’exposera, grâce à son portefeuille, à recevoir les hommages militaires du conscrit en faction.

—Mais les étrennes?

Elles varient de 6 à 1200 fr. par quartier; c’est pour chaque facteur un supplément de revenu de 5 à 600 fr. sur lequel il prélève le chapeau, gratification qu’à son tour il compte au surnuméraire, son remplaçant au moment de la récolte.

Dites, à présent, si vous regrettez encore les modestes étrennes que vous donnez chaque année à votre facteur!

J. Hilpert.

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