Chaque brigade se retire en bon ordre pour rejoindre son omnibus, qui l’attend dans la cour du Méridien. Vingt fois déjà vous avez rencontré ces longues voitures, à la couleur brune, aux panneaux décorés, je ne sais trop pourquoi, des armes d’Angleterre, aux rideaux de coutil, ce qui ne laisse pas que d’être très sain pour des gens mouillés d’abord jusqu’aux os, et exposés ensuite, pendant une heure ou deux, à la chaleur combinée du gaz et d’un foyer ardent. Peut-être même vous êtes-vous demandé comment dans une ville comme la nôtre, où déjà tant de véhicules embarrassent les rues et compromettent la vie des passants, le moyen évidemment adopté pour donner plus de célérité à la distribution des lettres était précisément celui qui, à la première vue, semblait le plus propre à la retarder en augmentant ces mêmes embarras et accroissant les dangers des piétons!—Question vraiment fort raisonnable, mais à laquelle, pour mon compte, je ne saurais répondre, puisque, depuis cette innovation, les sept distributions de lettres qui existaient dans Paris ont été réduites à six, le tout à l’avantage du public, qui, grâce à l’apposition d’un nouveau timbre constatant l’heure de la levée, a du moins en recevant ses lettres le lendemain, l’intime satisfaction de savoir qu’elles auraient facilement pu lui être remises la veille.

Quoi qu’il en soit, notre facteur, portant, en sa qualité de nouveau, le no 16 gravé sur l’écusson qui brille à la gauche de sa poitrine, est descendu le dernier de sa voiture. Malheur à lui s’il a oublié d’en relever le marche-pied! trois jours de suspension suffiront à peine à l’expiation d’une faute aussi préjudiciable aux intérêts de l’État.—Tout ceci vous paraît bien sévère, bien minutieux; mais c’est le revers de la médaille. Regardez le beau côté.

Notre homme est enfin facteur en titre. Il a ses 800 francs d’appointements, à la retenue près. Le voilà avec une boîte, un quartier, pouvant dire avec une certaine suffisance: Mes pratiques, mes portières....

La portière joue un grand rôle dans l’existence du facteur. Elle est à son égard ce que, suivant les naturalistes, sont au corps humain ces insectes agiles dont la morsure active la circulation du sang et réveille les natures endormies. Aussi portières et facteurs sont-ils en hostilités perpétuelles, et si jamais le paradis tardait à s’ouvrir devant un de ces derniers, c’est qu’à coup sûr on aurait omis, en pesant ses mérites, de mettre dans la balance les actes innombrables de patience et de longanimité pratiqués, sa vie durant, à l’égard des dames du cordon.

Suivons le nouvel élu dans sa première tournée. Qu’il fasse la rue en tricotant, c’est-à-dire en allant successivement des numéros pairs aux numéros impairs, ou qu’il la desserve en impasse, ce qui s’entend d’une distribution commencée par un côté et terminée par l’autre, il ne peut tarder à trouver un obstacle. A sept heures du matin, en hiver, peu de gens sont levés et beaucoup de portes sont fermées.

Il saisit un marteau et frappe un premier coup;—rien.—Même manége une deuxième, une troisième fois;—silence complet.—Impatienté d’attendre, car ses minutes sont comptées, il fait vibrer le fer avec violence.—Le cordon est tiré. «Que diantre! madame Bertrand, ouvrez donc plus vite.—Vous v’là bien gâté, répond la portière en se levant à moitié de son lit; comme si j’avais besoin de vot’ visite si matin!—Trois lettres, 36 sous.—Je m’endormais à peine; le locataire du second qu’est rentré qu’à cinq heures; si ce n’était le moment des étrennes, je l’aurais joliment laissé dehors.—Vite, mon argent!» Mais déjà madame Bertrand s’est retournée du côté de la ruelle et a recommencé à dormir. Pour rattraper le temps perdu, le facteur dépose les trois missives sur la commode:—les prenne qui voudra!—et sort à la hâte, après avoir marqué le crédit sur son carnet. Trop heureux bourgeois de Paris, quel avantage immense ne retirez-vous pas de la première distribution!

La seconde maison est ouverte. «Une lettre, 4 francs 10 sous.—J’ai pas d’monnaie.—J’vous changerai.—Pus souvent que j’entamerai une pièce pour ça, j’vous paierai tantôt.—C’est ennuyeux, madame Poquet, vous me dites tous les jours la même chose.—A-vous pas peur que j’déménage?... Vous n’êtes pas si aimable que vot’ camarade.» Le facteur hausse les épaules, et, de peur d’un nouveau retard, se sauve en inscrivant les 4 francs 10 sous dus par madame Poquet, heureux si, dans les autres tournées, une nouvelle lettre le ramène pour relever ce crédit.

Cinquante accidents semblables l’attendent dans cette première course. La portière du no 8 refuse une lettre à l’adresse de mademoiselle Adèle, qui lui en doit déjà trois de la même écriture, et si elle se décide enfin à la prendre, c’est à la seule condition de n’en payer le port qu’après l’avoir reçu elle-même de sa locataire. Sa collègue du no 13, mécontente d’être réveillée en sursaut au moment où elle rêvait d’un chat blanc, ce qui annonce incontestablement les succès au théâtre de sa fille Paméla, ferme impitoyablement son carreau au nez du malencontreux visiteur.—Ici on veut le forcer à reprendre une lettre décachetée; là on profite d’un instant de distraction pour ne pas lui rendre son compte, ou pour lui couler une pièce fausse.

Il est neuf heures et demie.—La deuxième tournée commence.—Après avoir retrouvé les lettres de la première distribution sur la commode de madame Bertrand sérieusement occupée en ce moment à épeler, de concert avec la laitière, le journal du premier, le second facteur du quartier arrive à la loge de madame Poquet: «T’nez v’là la lettre que vot’ camarade a apportée z’à ce matin; j’ly disais bien qu’elle n’serait pas reçue sans être affranchie: 4 francs 10 sous,... rendez-moi mon surplus.—Ça ne me regarde pas, vous savez bien que ce n’est pas moi qui vous l’ai remise.—Eh bien, v’là qu’est gentil; j’vas en être pour mon pauvre argent.—Vous avez donc eu de la monnaie ce matin par extraordinaire?—Qu’est-ce que ça vous fait, malhonnête?... Vous n’êtes pas si aimable que vot’ camarade!...—Il paraît que madame Poquet tient essentiellement à cette phrase.—C’est bon, c’est bon, donnez-moi mon compte.» La portière se répand en invectives; le facteur tient bon. Enfin elle se décide à payer, mais non sans avoir lancé à la face de son interlocuteur cette brillante péroraison: «Vous êtes tous un tas d’brigands dans c’te scélérate d’administration!»

L’heure s’avance, les difficultés s’aplanissent et la tournée s’achèvera paisiblement, à moins qu’une maison sans portier ne vienne de nouveau en retarder le cours. Là, le facteur, après avoir frappé cinq coups, signe indicateur de l’étage occupé par le destinataire, se retire jusqu’au mur opposé et appelle de toute la force de ses poumons: «Madame Pauvrelet, 5 sous!» Le bruit des voitures couvre sa voix. Il refrappe, il recrie... Enfin la fenêtre du quatrième s’entr’ouvre: «5 sous!» Bientôt une figure humaine paraît à la porte de l’allée, le facteur s’avance: «Madame Pauvrelet, 5 sous.—Mais je ne m’appelle pas ainsi; je suis mademoiselle Amanda de Saint-Trillet, ex-choriste au grand Opéra.—Eh bien, madame Amanda, ayez la complaisance de remettre cette lettre à votre voisine.—Pus souvent! une langue de vipère, qu’est toujours sur le carré à voir ce qui entre et ce qui sort; avec ça qu’elle a des enfants en servage, qu’elle les laisse manquer de tout, pauvres agneaux!... que c’est une infection dans le colidor!»