Appelé sans cesse en effet à partager les fonctions du facteur en pied qu’une indisposition ou toute autre cause éloigne de son service, il subit les chances d’une grave responsabilité et n’a d’autre avantage, aux termes du réglement, que l’allocation d’une indemnité journalière de 75 centimes due par le facteur absent. L’usage, plus généreux, veut, il est vrai, que ce chiffre soit doublé, et le remplaçant reçoit dix sous par tournée en temps ordinaire et un franc dans les mois d’étrennes, c’est-à-dire en décembre et janvier.

Hier à Chaillot, aujourd’hui à la Chaussée d’Antin, demain au faubourg Saint-Antoine, le surnuméraire, s’il se mêlait d’écrire, pourrait mieux que personne donner une description exacte des différents quartiers de Paris, des mœurs et des usages sociaux de leurs habitants. Il les a vus le matin, le soir, à toute heure. Il a surpris la joie du riche rompant un cachet de deuil; il a compati à la douleur du pauvre pleurant à la nouvelle d’une perte qui met un terme à sa misère. Confident involontaire de bien des peines, de bien des joies, sa discrétion est à l’épreuve. Ces lettres que, chaque jour, il manie par milliers, du contenu desquelles dépendent peut-être la vie, l’honneur, la fortune de vingt familles, il en est venu, à force d’habitude, à les regarder avec une égale indifférence. Le chiffre de la taxe est la seule chose qui le préoccupe. Tous les événements qui se partagent la destinée de l’homme, toutes les passions qui fermentent au fond de notre cœur, se réduisent à ses yeux aux proportions d’une inscription banale, telle que: parti sans laisser d’adresse, ou mort; héritiers inconnus.

Et ne vous étonnez pas d’une telle insensibilité! La poste de Paris ne manipule pas moins de cinquante-quatre mille lettres par jour, et, un chiffre aussi élevé une fois atteint, qu’il s’agisse d’hommes ou de feuilles de papier, tout devient marchandise. Demandez à l’histoire quel cas Alexandre et Napoléon faisaient de leurs semblables?

D’ailleurs notre surnuméraire a déjà 6 ou 7 ans de service. Il vient de passer en pied.

Que si jamais, dans une nuit d’hiver bien noire, par une pluie battante, vous parcouriez nos rues à quatre heures du matin, vous y rencontreriez incontestablement trois espèces d’êtres animés: le voleur rentrant après avoir travaillé, le chien caniche sans asile et l’employé des postes ou le facteur.—Nous ne nous occupons en ce moment que de celui-ci—se rendant au centre, c’est-à-dire rue J.-J. Rousseau. L’eau tombe à torrents; le vent redouble de furie. Que feront nos trois compagnons de route? Le voleur entrera au premier cabaret ouvert,—il y en a à toute heure;—le chien se mettra à l’abri; le malheureux postier seul continuera sa route, car l’instant fatal approche, et une minute de retard suffirait pour lui mériter la première fois cinq, la seconde fois quinze jours de suspension, en d’autres termes, pour le priver du sixième ou de la moitié de ses faibles appointements.

Il arrive enfin à l’administration, essoufflé, trempé; mais au lieu de prendre quelques moments d’un repos nécessaire, au lieu de réchauffer ses membres transpercés, il n’a que le temps de répondre à l’appel, et se rangeant à l’alignement de sa brigade, qu’il reconnaît au numéro brodé sur le collet des camarades qui la composent, il entre, au pas ordinaire, sous la conduite du chef facteur, dans la salle destinée aux travaux préparatoires à la distribution.

Suivons-le dans ce sanctuaire interdit aux profanes et assez vaste pour renfermer tout à la fois une tribune élevée, du haut de laquelle préside le chef du service de Paris; un bureau destiné aux commis chargés du contrôle des produits, et neuf tables dont la dimension permet à seize hommes de prendre rang à l’entour de chacune.—Les absents ont été pointés, remplacés.—On s’est assis.—Silence général et attention!—Au coup de sonnette qui répond au dessus de leur table, les chefs facteurs se rendent au bureau pour y reconnaître le compte de la taxe des lettres destinées à leur arrondissement.—Apportées par quinze malles qui, parties des diverses extrémités de la France, arrivent toujours à Paris de trois à cinq heures,—à moins qu’elles ne soient du nouveau modèle,—ces lettres ont été, ce matin même, par les soins des employés de la division du départ et de l’arrivée, extraites des 3,700 dépêches qui les renfermaient. Constater leur montant, reconnaître les chargements, les lettres recommandées, celles affranchies et en passe, les journaux ou imprimés de toute nature qui les accompagnaient, les diviser à l’aide de grands casiers dont chaque compartiment représente un arrondissement, établir autant de décomptes séparés, former de nouveaux paquets immédiatement apportés au contrôle des produits, tout cela a été l’affaire de trois quarts d’heure, d’une heure au plus.

Le chef facteur a terminé sa vérification. Le voilà responsable des lettres qu’il a prises en charge et qu’à l’instant il jette au milieu de sa table. Commence alors un travail vraiment extraordinaire. Toutes les mains se mettent en mouvement, les lettres volent d’un homme à l’autre, se croisent, s’entre-choquent avec une rapidité inexprimable. On cherche encore à deviner comment chacun peut se reconnaître dans cette mêlée générale, et déjà le tri par quartier est terminé.

C’est alors que le facteur doit être tout œil, tout chiffre. Devenu comptable à son tour des lettres amassées devant lui et qu’il dispose suivant son itinéraire, il ne peut, sans s’exposer à une nouvelle suspension, toujours de cinq à quinze jours, faire une erreur, fût-elle même de 50 centimes, dans le total qu’il annonce, et dont le montant, combiné avec les additions réunies de ses collègues, doit représenter la somme primitivement reconnue par son chef de brigade.

Le premier travail de la journée est terminé. Le facteur a fidèlement exécuté les diverses manœuvres qui lui sont imposées. Tantôt, à l’appel des adresses incomplètes, il a, comme l’écolier en classe, silencieusement porté la main droite au dessus de sa tête, pour annoncer que la lettre était distribuable dans son quartier; tantôt il s’est levé de sa personne, et prenant la position du soldat sans armes, a fait face de la manière la plus immobile à la tribune du moniteur... je veux dire du chef du service de Paris. Un nouveau coup de sonnette, signal du départ, a répondu à ce dernier exercice.