Permettez-moi donc de vous apprendre ce qu’il est, et, comme le froid pique, fermons bien les portes, jetons une bûche dans le foyer, asseyons-nous et écoutez-moi.

Autrefois, ou plutôt avant la Restauration,—je me dispenserai, avec votre permission, de remonter à des temps plus éloignés,—les facteurs étaient choisis dans l’armée. Quiconque avait eu le bonheur de rentrer en France muni des trois membres nécessaires, c’est-à-dire de deux jambes et d’un bras, fût-ce le droit, fût-ce le gauche, était apte à remplir ces fonctions; et en ce moment même il existe encore tel échantillon mutilé de ces temps de gloire et de victoire, qui, après avoir perdu une partie de lui-même à Leipsick, se sert habilement de celles qui lui restent pour donner à ses confrères tout entiers les meilleurs exemples de zèle et d’activité.

Aujourd’hui ce mode de recrutement n’existe plus, et le civil seul est appelé à remplir les vacances. Les élus sont presque tous des jeunes gens de dix-huit à vingt ans. Ils exerçaient un état; le manque d’ouvrage, la maladie, les ont engagés à y renoncer; mais, à moins qu’ils ne fussent fils de facteurs,—et dans ce cas même il est à remarquer qu’ils ne se décideront jamais à suivre la condition de leur père qu’après avoir tâté d’une autre profession,—il leur a fallu, pour réussir, autant de protections au moins que s’il se fût agi d’obtenir une place de préfet ou de conseiller-maître à la cour des comptes. Des certificats de toute nature, l’appui des cinq ou six députés de leur département, des apostilles de ministres, voire même de princes, n’ont été que suffisants pour faire sortir leurs noms des cartons poudreux du personnel où ils gisaient en compagnie de quelques centaines de demandes condamnées la plupart à une réclusion perpétuelle.

Une fois admis, le Leveur de boîtes, tel est son titre pendant les premiers pas de la nouvelle carrière qu’il va parcourir, reçoit de l’administration un double habillement complet. Chacun d’eux consiste, comme on sait, dans un habit bleu de roi, à parements et collet rouges, dans une double paire de pantalons, les uns de drap gris mêlé, les autres de coutil, suivant la saison; le tout rehaussé d’un petit collet de drap marengo pompeusement qualifié du nom de manteau et dont l’usage ne doit pas être moindre de quatre ans et demi, aux risques et périls de l’homme qu’il est destiné à protéger contre toutes les intempéries; ajoutez à cela un chapeau rond de cuir verni, coiffure brûlante en été, glaciale en hiver, dont, en cas d’averse, les bords étroits remplissent merveilleusement l’office de gouttière au détriment de celui qui la porte, et vous aurez une juste idée de la tenue de nos facteurs parisiens.

Tenue est le mot; car ils sont soumis à une organisation toute militaire.

Divisés en dix-huit brigades dont le service alterne de distribution en distribution, subdivisés par quartiers, ils doivent une obéissance passive au facteur chef, espèce de sous-officier préposé à la conduite de chaque brigade et qui, à ce titre, reçoit une broderie d’or au collet, cent écus de haute paie annuelle, et l’espoir vraiment ambitieux de passer un jour employé à quinze cents francs.

Un habit mal boutonné, des guêtres, un col différant quelque peu du modèle d’uniforme, sont autant de sujets de punition.

Le réglement des facteurs n’a pas moins de cent vingt-deux paragraphes, et tout en reconnaissant combien sont sages et nécessaires les dispositions pénales qu’il renferme, appliquées aux cas, heureusement si rares, de violation de cachet, de suppression de lettre, de malversation, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que plusieurs de ces articles sont d’une sévérité extraordinaire. Nous aurons bientôt occasion d’en parler. Revenons à notre leveur de boîtes.

Attaché à l’un des neuf bureaux d’arrondissement qui, désignés chacun par une des lettres de l’alphabet, depuis A jusqu’à I, se partagent, à l’aide de deux cent vingt-cinq petites succursales, le soin de subvenir aux besoins épistolaires de la capitale, il est spécialement chargé de faire sept fois par jour, aux heures dites, la levée des boîtes situées dans les limites de son chef-lieu; à son activité se recommandent encore, dans l’intervalle des tournées, le tri et le timbre des lettres, et, à tour de rôle, l’ouverture, le nettoiement et la garde du bureau; puis, pour rémunération de ces travaux continuels, il reçoit, après deux mois, le premier étant retenu au profit de la caisse des pensions, 47 francs 50 centimes, modique somme destinée pendant deux ou trois ans à être le seul salaire mensuel auquel il aura droit. A moins d’être rentier, on ne peut se permettre un tel désintéressement.

Ce premier temps écoulé, la position du néophyte subit un immense changement. Il était surnuméraire facteur, il devient facteur surnuméraire. Cette seconde période est loin d’améliorer sa position, car ses appointements demeurent les mêmes; et si d’abord il ne lui fallait que des jambes, maintenant il est indispensable qu’il ait en outre de la tête et de la mémoire.