L’avocat officiel l’est beaucoup plus tôt. Député tout d’abord incommode et hargneux, il vote aujourd’hui le budget avec une activité silencieuse, plaide en bloc les procès d’une administration publique, perd ses causes au Palais, et gagne à la chambre les honoraires politiques qui lui arrivent sous forme de traitement.

L’avocat républicain fraternise avec tous ses clients, qui le tutoient et qu’il ne peut discipliner. On le rétribue d’ordinaire en accolades furibondes, en réclames de journaux. Expliquez maintenant les récriminations ingrates de quelques galériens politiques. Ils prétendent, sous le bâton des argousins, qu’il en coûte cher d’avoir pour défenseur ce citoyen magnanime.

L’avocat légitimiste est rubicond et gouailleur, galant et spirituel quand même. Il plaide peu, et du bout des doigts, défend les gazettes pures et les complots bien nés à coups de petites épigrammes charmantes; il fait rire aux larmes les bons jurés, et reçoit d’eux, en échange des douces heures qu’ils lui doivent, un verdict infailliblement conçu en ces termes: Oui, l’accusé est coupable.

Il faut bien que tout le monde s’amuse, et le ministère public à son tour.

L’avocat sténographe, serf laborieux d’un journal judiciaire, déjeune de quelque petit scandale, dîne d’un gros meurtre, et, par un cumul harmonieux d’industries respectées, soupe (quand il soupe) de vaudevilles ou de mimodrames. Il nage en perfection; les bals masqués n’ont pas de plus impétueux galopeur; et les bayadères du Mont-Parnasse ou de l’allée des Veuves, qu’une pantomime extra-légale a brouillées avec les sergents de ville, trouvent en lui un protecteur zélé.

Que si nos griffes avaient pénétré plus avant, elles eussent rencontré l’avocat local, dont la renommée sans ailes remplit la maison qu’il habite, mais n’en dépasse jamais le seuil. Lorsqu’il a soulevé les passions chicanières de ce monde étroit, bouleversé la loge du portier, mis le premier étage en révolte contre son bail, le second en hostilité avec le troisième, et porté jusque dans la mansarde où perche la grisette je ne sais quelle fureur d’exploits non amoureux, l’avocat local déménage. Un savant calcul d’économie et de statistique lui a révélé qu’un éleveur de procès doit, pour éviter l’hôpital et les coups de bâton,—dans l’intérêt de sa bourse et dans celui de ses os,—changer tous les trois mois de domicile, d’horizon et de clients.

Plus avant encore, nous arrivions à l’avocat de prisons, dont le cabinet a des succursales chez tous les taverniers de la Cité, chargés de rabattre pour cet homme le gibier qu’il dispute aux bagnes. Une spéculation ténébreuse lui livre en outre, pieds et poings liés, les criminels fameux dont le geôlier dispose: marché bizarre qui rappelle les ventes de bois d’ébène conclues dans l’île de Gorée ou sur les côtes de Loango. C’est aussi la vie, la chair, la liberté des hommes dont trafique l’avocat de prisons. Le négrier et lui ont d’ailleurs une manière commune d’apprécier leur horrible marchandise. Plus elle est noire, mieux ils la paient.

Enfin, j’aurais pu ajouter à ceux-ci une foule d’autres chiquanous subalternes, parmi lesquels il faut bien nous garder d’oublier l’avocat que sa profession a repoussé; pauvre diable tué par la concurrence, et qui, après avoir sans succès étalé dans le bazar des Pas-Perdus sa loquèle au rabais, tombe, de chute en chute, jusque dans l’humble poussière de quelque greffe, ou bien sous l’échoppe de l’écrivain public,—à moins toutefois que le patronage administratif ne s’empare de cette incapacité si bien éprouvée. Presque toujours il en est ainsi. Pour un protecteur, en effet, quelle étoffe serait aussi facile à tailler? L’avocat manqué, c’est le papier complaisant qui, sous les doigts de l’escamoteur, devient tour à tour carafe, bonnet carré, vaisseau de ligne, moulin à vent, arc de triomphe ou cage à poules; on en fait, avec un égal succès, un commissaire royal, un sous-préfet, un inspecteur des haras, un employé des postes, un directeur d’hôpital, un entreposeur des tabacs, un maître des requêtes, un magistrat de police. L’avocat manqué n’est bon à rien; c’est dire assez qu’il est de nos jours propre à tout.

Old Nick.