Tel est aujourd’hui Me Robinet; l’honorable Robinet sera demain un tout autre personnage.
Devenu législateur, notre homme, s’il n’abandonne pas entièrement le Palais, y paraît du moins à de beaucoup plus rares intervalles. Il donne, on le voit, à sa parole un prix plus haut, et ne la prodigue plus aux difficultés procédurières de la saisie, aux contestations assises sur l’étroit chaperon d’un mur mitoyen. Des intérêts majeurs, un scandale extraordinaire ou un procès de presse l’arrachent seuls à la majesté de son repos: dans le premier cas, soigneux de sa fortune; dans le second, de sa renommée; dans le troisième, de sa position politique.
Cette position est superbe; soit qu’il se drape d’abord dans la toge sombre du tribun incorruptible; soit qu’il endosse sans conversion préalable le frac doré du courtisan; soit qu’il revête alternativement ces deux costumes ou même les unisse en quelque amalgame imprévu. Sa domination ne tient pas tant à la couleur ou à la solidité de ses opinions, qu’à cette merveilleuse faculté dont la nature et l’habitude l’ont doué, de développer en périodes suffisamment allongées et décentes un raisonnement bon ou mauvais.
On n’a pas encore apprécié convenablement le pouvoir que cette faculté, toute de forme et qui n’est l’indice d’aucune supériorité réelle, confère à l’heureux improvisateur. Le diplomate le plus consommé, l’homme d’affaire le plus retors, le militaire le plus expérimenté, l’industriel aux conceptions les plus vastes, sont écrasés net, s’ils ne la possèdent point, par le premier Démosthène gascon que le coche de Toulouse ou de Bordeaux vomit sur la tribune. Ce nouveau-venu le front haut, sans pudeur ni vergogne,—esprit d’autant plus apte à recevoir qu’il est plus parfaitement vide,—soutire bientôt aux uns et aux autres le plus clair de leurs pensées et de leur savoir acquis; supérieur à chacun par l’éclat qu’il vole à tous; riche du savoir et des convictions qui lui manquent; universel en vertu de sa nullité encyclopédique. D’elle en effet lui vient son infatigable souplesse; et, grâce à cette dernière, toujours apte à subir sans résistance les idées d’autrui, l’avocat peut produire ensuite, comme lui appartenant, celles qu’il a seulement serties dans le ductile métal de sa parole complaisante:—franchement, lorsqu’il revendique ainsi une paternité impossible, cet eunuque de l’intelligence devrait-il aussi souvent être pris au sérieux?
Il l’est néanmoins, et la loi se fait d’ordinaire sous l’influence de ces hommes chez qui toute droiture de sens, toute sûreté de dialectique est détruite par la discussion mesquine du prétoire et par l’habitude de ses ergotages déloyaux. Elle se fait au hasard de la parole, et tel bill désastreux, dont les effets pèseront vingt ans encore sur la patrie, n’a d’autre origine qu’une rivalité de barreau transportée à la tribune nationale. C’est donc une lacune à combler dans plus d’un Exposé de Motifs, que d’y ajouter, comme à un arrêt de cour royale, le nom des avocats plaidants; on saurait du moins, ce point éclairci, à quoi s’en tenir sur le mérite de la décision parlementaire.
Cette première inconséquence des mœurs modernes conduit à une autre non moins grave, non moins bouffonne, voulais-je dire. Après avoir laissé l’avocat s’ériger en législateur, on lui a livré sa part du pouvoir exécutif. Comme vont les choses, une ordonnance royale peut, d’ici à quelques années, transformer notre héros en secrétaire d’état. O Sully, Richelieu, Mazarin, Colbert, Louvois, Lyonne, saluez alors votre successeur Robinet! Demandez-lui compte de son éducation diplomatique commencée à l’âge où l’on n’apprend plus; qu’il vous dise où il a pu s’instruire dans l’art de la stratégie par protocoles, devenue science entre vos mains. Votre naissance ou du moins les hasards de votre vie vous avaient formés pour le rôle que vous avez rempli. Une ambition vulgaire, des considérations d’un ordre inférieur ne vous l’avaient pas fait briguer tout-à-coup. Aussi, préparés de longue main, versés dans les traditions d’une autorité régulière, vous connaissiez les habiles nuances d’une promesse indirecte, les menaces équivoques d’un froid silence; vous saviez comment on s’oublie en épanchements utiles, et comment on profite d’une réserve indiscrète; toutes les réticences, en un mot, et tous les mystères des hautes transactions confiées à vos soins. L’histoire vous avait livré ses trésors. L’étiquette, profondément étudiée, vous prêtait ses ressources immenses cachées sous quelques formes puériles. Complément de la science du droit des gens, symbole des rapports inter-nationaux, en vous donnant mille excellents moyens d’apprécier le tact et la valeur des hommes, elle facilitait les négociations délicates dont vous étiez chargés. Combien dignement vous voilà remplacés par ce parvenu bavard qui canonise Louis XII aux dépens de Louis IX, présente sans façons le calembour aux réceptions royales, et sollicite en vain, dans un excès de familiarité maladroite, le tutoiement d’un grand d’Espagne ou la poignée de main qu’un lord sourcilleux garde à ses pairs.
Sous le portefeuille que je lui ai ainsi accordé par anticipation, Robinet doit à coup sûr fléchir et succomber. Un an, six mois, trois jours peut-être suffiront pour user jusqu’à la corde de son parlage chargé d’oripeaux, et pour mettre à nu l’ambitieuse pauvreté de cette organisation toute d’apparat. La haute magistrature presse alors ses rangs et donne dans ses caveaux funèbres un suprême asile à cette momie du pouvoir. Miséricordieux pour son dernier sommeil, n’invoquons pas la loi du talion contre Robinet, maintenant réduit à écouter. Que la plaidoirie des autres lui soit légère!
On peut, eu égard aux dimensions du cadre qui m’est accordé, se plaindre que j’aie donné trop de place à une figure isolée, et pris comme type d’une profession l’existence la plus en dehors de ses conditions ordinaires. J’ai eu pour cela mes raisons; elles paraîtraient sans réplique à Robinet s’il était chargé de les faire valoir, mais ma bonne foi ne me permet pas de les invoquer ici.
L’avocat industriel, auquel le prêt de quelques milliers de francs inféode un avoué pressé de payer son étude, aurait dû passer sous mes crayons. Occupé moyennant finance, cet homme arrache à la confiance forcée des clients l’intérêt au denier cinq des capitaux employés dans cette opération purement commerciale. Ne doit-il pas se moquer in petto des usuriers pour lesquels il lui arrive de plaider, usurier lui-même, et cent fois plus habile?
L’avocat spécial a composé des commentaires en vingt volumes sur le titre III du Code civil. Ce titre compte dix articles. L’avocat spécial tire du peu qu’il sait trop le droit d’ignorer parfaitement tout le reste. A quarante ans, il est décoré.