En revanche, à sept heures, chaque matin, il est debout, ses dossiers rangés devant lui, et sa tête fermente déjà sous l’influence des luttes prévues. A neuf, il est au Palais, courant de chambre en chambre, de la cour royale au tribunal civil, de là aux assises, des assises à la police correctionnelle, et souvent enfin au tribunal consulaire de la Bourse, les jours de grand rôle. Aucune cause ne le rebute, aucune juridiction n’est indigne de lui. Que les intérêts d’une riche industrie viennent à l’exiger, et demain Robinet plaidera devant le juge de paix. Vous le faut-il en province? chiffrez et payez ses heures, il est à vos ordres. Mais restons à Paris.

Trois heures sonnent, il quitte le Palais. Si par hasard notre homme est libre, si aucune des nombreuses administrations qui l’ont pour conseil ne réclame ses services, il rentre chez lui en nage, épuisé, la voix éteinte. Dans son salon (spectacle consolant) Robinet voit rassemblés dix, douze, quinze, vingt clients qui ont pris leur rang comme à la porte d’un spectacle, et qui l’attendent depuis deux heures. Tour à tour ils sont admis dans son cabinet, et là, sous peine de les renvoyer mécontents, il doit non-seulement connaître à fond les affaires dont ils viennent l’entretenir,—ceci ne serait rien,—mais encore souffrir qu’ils les lui apprennent;—et voilà un cruel supplice!

Enfin l’heure du dîner chasse les clients; l’heure de leur dîner, entendons-nous. Robinet se hâte alors d’avaler le sien, puis, s’il n’a pas quelque occupation extraordinaire, un arbitrage, un rendez-vous, une consultation, il s’enferme pour préparer la besogne du lendemain. Le dimanche est réservé aux conférences trop longues et trop importantes pour trouver place dans les jours occupés.

Voilà sans exagération la vie de Robinet,—j’entends sa vie d’avocat,—pendant dix mois de l’année. Sachez bien pourtant qu’en dépit de ses exigences exclusives, mille préoccupations étrangères se le disputent encore.

Ainsi, Robinet prétend aux succès de l’écrivain. Dieu vous garde de lire dans les recueils de jurisprudence les articles signés de lui et dont il n’a pas même revu la rédaction, confiée à quelque apprenti jurisconsulte!

Robinet touche à la politique par ses menées électorales et par ses fonctions de capitaine-rapporteur dans la garde civique. Il emploie de bonne heure sa double influence à se préparer un avenir d’éligible.

Robinet, le soir, dépouille parfois sa larve et devient, autant que possible, homme du monde. Méfiez-vous dans un salon de sa conversation écoutée, pédante, à la fois longue et sèche, sans abandon et sans charme. Il est vrai que la bouillotte, adorée de l’avocat, vous soustraira bientôt aux flots abondants de ses monotones amplifications.

Robinet ne veut point qu’on le croie étranger aux lettres, et cherche volontiers l’occasion de faire acte d’universalité en tirant d’un méchant feuilleton une plaidoirie à grand effet. Le succès lui manque rarement lorsque son impitoyable critique flatte l’aversion instinctive qu’inspire aux magistrats tout homme qui fait œuvre de génie, voire même œuvre d’esprit.

Joueur excellent, habile à exploiter le régime politique, médiocre dans la causerie, écrivain de pacotille et littérateur pitoyable, Robinet contribuera-t-il à augmenter ou à débrouiller cette masse informe de connaissances hétérogènes qu’on est convenu d’appeler la science du droit? Non, vraiment; il n’a ni l’isolement, ni le repos nécessaires pour acquérir une profonde érudition théorique, ni surtout le goût et le désir de savoir autre chose que ce dont, au fur et à mesure de ses nécessités quotidiennes, il peut faire immédiatement emploi. Aussi a-t-il le plus profond mépris pour l’École et ses subtilités de doctrine; trouvant ce double avantage à se parer de son ignorance, que les vrais savants la lui contestent par politesse, les bonnes gens par ingénuité. C’est ainsi que, de ses nombreuses prétentions, la mieux justifiée se trouve, fort heureusement pour lui, la moins admise.

Par compensation, Ovide n’est pas éloquent: il a même en aversion l’éloquence proprement dite; et il a raison. Ajoutée à ses autres fatigues, l’inspiration de l’orateur le mettrait en huit jours au cercueil. L’orateur, en effet, n’aborde la parole qu’avec un tremblement intime, car il sait qu’il va terriblement souffrir: qu’un tourment semblable à celui de l’antique pythonisse va crisper ses nerfs et faire bouillonner dans ses artères un sang enflammé, qu’une lutte acharnée entre la Pensée et le Verbe va se livrer dans sa poitrine grosse d’orages. Robinet n’a rien à redouter de tout cela. Ses armes ordinaires sont moins périlleuses à manier. Il se borne à revêtir d’une expression nette et concise le tissu pressé d’une logique impénétrable. Sa phrase est incorrecte mais sobre, inégale mais limpide. Il choisit avec une rare adresse le terrain sur lequel il veut placer la question. Il le sème de piéges habilement masqués: à force d’imperceptibles déviations, il en évite toutes les cavités, tous les plis. Puis il ne s’anime jamais que dans une juste mesure. L’indignation lui vient à propos, et entre deux pauses également ménagées. Cette colère qui l’agite, il en avait besoin pour assurer sur ses jambes quelque dilemme boiteux. Il s’attendrit..... vous pouvez hardiment jurer qu’il voit sa cause perdue en droit. Dans les rares occasions où il exhume ainsi les anciennes ressources de la comédie oratoire, ne vous prenez pas, de grâce, aux chevrotements de cette voix émue, à ces lèvres qui tremblent, à ces accents si profonds: ne donnez pas dans tout ce désordre dont chaque effet est calculé d’avance. Dût-il pleurer, dût-il s’évanouir, gardez à d’autres qu’à Robinet l’aumône de votre compassion et les sympathies de votre sensibilité crédule. La buvette guérit chaque jour une demi-douzaine de pamoisons semblables; et quant aux larmes, elles sèchent plus vite sur la joue de l’avocat que sur celles d’une jeune veuve, ou dans le mouchoir d’un héritier collatéral.