Et Napoléon encore, dont la pensée secrète fut naïvement traduite par Augereau lorsque ce dernier, galopant, au 18 brumaire, sur la route de Saint-Cloud, criait en brandissant son grand sabre: «Jetons les avocats à la rivière.»

Il est vrai de dire, par compensation, que mon tailleur professe la plus haute estime pour tout personnage appartenant au barreau, de près ou de loin. Il se complaît, tant il aime l’avocat, aux pénibles fonctions de juré; il révère la robe noire, il salue le dossier et la cravate blanche qui passent réunis devant son magasin; il adore jusque dans l’huissier le reflet du jurisconsulte.

L’époque actuelle semble vouloir donner tort à Napoléon, aux parlements, à Luther et aux anciens philosophes. On peut le redouter, du moins, en voyant le crédit toujours croissant que nous laissons gagner à la gent porte-loge. C’est chez nous maintenant un envahissement complet des choses par les mots, et comme une nuée de phrases qui s’abat sur la riche moisson des faits contemporains. Sevrés de ces bruits de guerre que nous aimions tant,—le bruit des clairons et des fanfares vibrantes,—nous voici épris d’un autre bruit, celui que jette au tympan calleux du juge l’organe enroué d’un enfant de la Basoche. Musique pour musique, préjugé pour préjugé, j’aimerais encore mieux l’ancienne prévention et l’ancienne harmonie. Le progrès dilettante et le progrès intellectuel me semblent aussi peu démontrés l’un que l’autre par cette succession d’enthousiasmes.

J’ai vu cependant un grand nombre d’honnêtes gens applaudir à ce symptôme. Ils y voient, symboliquement parlant, le triomphe de l’intelligence sur la Matière, l’Idée dominant la Force, le Droit vainqueur du Fait. Prendre l’avocat pour le représentant du Droit, de l’Idée et de l’Intelligence, quelle harmonie! Autant croire aux progrès de l’humanité, à la pondération des trois pouvoirs, à la haute raison du peuple; autant croire aux affirmations de l’avocat lui-même.

L’avocat ne représente, au vrai, que la Résistance légale; c’est-à-dire un simulacre d’opposition minutieuse, étroite, étourdissante et chimérique, dont la cravache de Louis XIV, les hallebardiers de Cromwell et les baïonnettes de Napoléon suffisent à démontrer le néant; sons impuissants, vapeur vaine, mauvais nuage d’opéra-comique, dans lequel l’avocat s’est envolé vers les hauts lieux, grâce aux escarmouches judiciaires de la Restauration.

Sa grande popularité date de cette époque. L’avocat fut pour les doctrines du libéralisme un digne interprète, pour les jésuites un intrépide ennemi; car enfin,—pourquoi lui refuser une justice due à son courage, jusque là peu en évidence?—dans cette lutte engagée contre un pouvoir désarmé, contre un ordre proscrit, l’avocat risqua bravement, sans sourciller, d’être excommunié par le pape. Ce fut là pour lui une glorieuse époque: la restauration du barreau bien plus que de la monarchie. J’en appelle au souvenir de ces mémorables plaidoyers dont les cent mille exemplaires allaient chercher dans tous les coins de la France les souscripteurs du Voltaire-Touquet, les acheteurs de Tabatières-Chartes, les abonnés de la Minerve française ou du Nain jaune, brûlants manifestes que la presse choyait avec un amour vraiment maternel; improvisations foudroyantes qu’on eût pu lire, trois mois à l’avance, dans tous les écrits polémiques du temps. Aujourd’hui l’avocat et le journaliste ne s’aiment guère; mais alors ils combattaient ensemble, et Dieu seul pourrait dire tout ce que le dernier fit pour son frères d’armes; quelle part il eut à la confection de ses discours, et quelle part à leur renommée. Depuis, le journaliste, dans ses plus mauvais accès de rancune, n’a jamais réclamé que cette dernière moitié de sa besogne. Il est, en vérité, de bien perfides abnégations.

L’avocat se vengea comme il le devait des bons offices du journaliste. Lorsque, du feu de juillet, les marrons furent retirés par le Raton que vous savez, et convenablement refroidis, Bertrand se dédoubla pour se les disputer à lui-même. Dans cette scission de la Résistance écrite et de la Résistance parlée, dans ce combat du lendemain entre les alliés de la veille, la plume fut vaincue par la parole, la main droite de Bertrand par sa main gauche. La parole avait retenti, s’était pavanée au grand jour, criant ses noms et prénoms à tous venants. La plume était restée ce qu’elle est encore: anonyme, dédaigneuse de l’effet qu’elle produit, enfouie, ténébreuse, préparant chaque nuit l’ovation du jour qui va suivre, et ne la décernant jamais à ses adeptes. On lui jeta quelques préfectures. La tribune, l’influence, le pouvoir, demeurèrent à l’opposition de police correctionnelle et de cour d’assises, à l’opposition déclamée, aux verum enim vero des poitrines robustes, aux poings meurtris sur la barre sonore. Après un résultat acoustique aussi remarquable et qui donne si bien la mesure de l’intelligence nationale, contestez donc l’ampleur de ses oreilles au peuple le plus spiri.... Vous savez.

Cet accroissement subit de valeur et d’importance a profondément modifié l’existence de l’avocat, et vous chercheriez vainement au Palais un de ces hommes d’autrefois, un Loysel, un Claude Érard, un Cochin, esclave d’un travail solennel comme l’étaient ces illustres devanciers, comme eux vivant modestement d’une cause par mois, et léguant au respect sur parole d’une insouciante postérité le recueil complet des plaidoyers écrits par lui. Tout cela est changé, détruit, anéanti sans retour: le patronage aristocratique, qui régularisait l’aisance de l’ancien avocat, et en même temps limitait sa carrière, ce patronage n’existe plus; les grandes causes se sont morcelées en procillons, comme les grands domaines en petites propriétés. Force est donc à nos Hortensius modernes de se rattraper sur le nombre. Aucun d’eux, d’ailleurs, ne prétend mourir dans sa robe noire, et chacun fouillant les plis de cette robe y cherche un portefeuille de ministre. Tant d’exemples fameux leur montrent, franchie en quelques années, la très courte distance qui sépare le Palais-de-Justice d’un ministère quelconque, en passant par le Palais-Bourbon!

A ce séduisant voyage il n’est qu’un obstacle, le manque de fortune. Il faut donc, adversaire décidé de la loi Cincia[1], faire rendre le plus possible à son talent, mettre ses labeurs et sa renommée en coupes extraordinaires, afin de réaliser à temps cette richesse qui n’est plus le but, mais un des moyens de l’ambition.

Pour savoir à quel prix on l’acquiert, suivons quelques instants Me Ovide Robinet, l’un des principaux tenants du champ clos judiciaire. Futur bâtonnier, futur député, futur ministre, désigné d’avance à toutes les faveurs de l’avenir, il est jeune, actif, tenace, infatigable, et ses poumons d’airain s’accommodent à merveille d’un régime que Lablache ne supporterait pas huit jours. Aussi, bon an, mal an, le cher homme prélève-t-il sur la folie, l’entêtement et l’avidité de ses concitoyens, un petit revenu net d’environ 100,000 francs.