Nescio quid nugarum meditans
Totus in illis.

Horat.

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Si l’on entend par poëtes les grands écrivains qui habillent des pensées profondes d’une forme mélodieuse et pittoresque, on en signalera peu dans le passé et encore moins dans le présent. Mais, si l’on comprend sous ce nom ceux qui se croient en droit de le porter, ceux qu’une prédisposition native excite à cadencer des alexandrins; enfin les métromanes susceptibles de rimer, et convaincus d’être coutumiers du fait, on trouvera une classe assez nombreuse ayant une physionomie et des allures particulières, et appréciable sans loupe à l’œil de l’observation.

Peindrons-nous les habitudes de cette classe bizarre et peu connue? L’auteur de la Métromanie l’a fait avant nous, et sa monographie subsiste. Un intervalle d’un siècle a modifié le costume, sans altérer l’individu. Le poëte est toujours le même personnage inégal et fantasque, distrait et rêveur. Il a échangé contre un frac l’habit à galons d’or et à boutons historiés, mais il est toujours plus soigneux de son style que de sa toilette, quand il ne néglige pas l’un et l’autre, quand il n’existe pas une parfaite harmonie de désordre entre ses vêtements et ses pensées. La poudre n’enfarine plus sa chevelure, mais les mêmes idées excentriques germent dans sa cervelle à l’ombre d’une coiffure à la Titus. Une épée inoffensive ne ballotte plus à son côté, mais sa démarche n’en est pas moins embarrassée, irrégulière, rapide comme une locomotive, ou lente comme un roulage accéléré. Un jabot moucheté de tabac ne s’arrondit plus en nageoire de perche à l’avant de sa poitrine; mais cette poitrine, palpitante de feu du génie, est encore aujourd’hui gonflée d’orgueil et de vanité.

La vanité! voilà le péché favori du poëte! Sitôt qu’un écolier a griffonné quatre sixains pour la fête de son professeur, il croit avoir dans son écritoire une source de gloire et de fortune, court lire ses vers à ceux qui ont le malheur d’être ses amis, et devient le héros de diverses soirées où l’on sert des poëtes après le café, en guise de rafraîchissements. Certaines familles se plaisent à grouper autour d’elles des rimeurs, qui deviennent partie intégrante du logis, et sont immeubles par destination. Chacun d’eux à tour de rôle s’avance au milieu du salon, où les dames l’examinent avec l’attention qu’on prête à une bête curieuse, et après quelques instants d’une résistance honorable, il donne aux oreilles son friand repas. Rien n’est changé depuis le siècle de Molière dans l’agencement des réunions littéraires, ni les exclamations des Philaminte et des Bélise, ni les prétentions des Trissotin et des Vadius. Cependant ils sont de nos jours plus policés que leurs devanciers, leur jalousie se dissimule sous les dehors d’un enthousiasme réciproque. Ils peuvent songer secrètement à déprécier leurs confrères, mais ils arrivent plus sûrement à leurs fins; ils ne se querellent plus, ils se louent.

Bien qu’il y soit inondé de compliments et d’eau sucrée, le poëte fréquente peu cette collection de zéros qu’on appelle le monde. Pour s’y présenter, il faut s’habiller, et s’habiller est une occupation si triviale, si pénible, si intolérable! S’interrompre dans la fabrication d’une stance pour chercher une cravate et un gilet; descendre des hauteurs du Parnasse pour fouiller dans un tiroir; troquer sa plume contre un peigne, contre une brosse, contre un rasoir; employer à changer de linge, à attacher des sous-pieds, à mettre des gants, un temps qu’on voudrait consacrer tout entier à un travail spirituel, quel supplice! Et à quoi bon le subir? pour aller faire des révérences dans un salon, conter des fadeurs à des femmes raides et minaudières, soulever les plus hautes questions de la société avec des clercs de notaire, jouer au boston, demander une indépendance en carreau, déguster des verres d’orgeat que la maîtresse de la maison suit de l’œil en notant les gastronomes indiscrets, entendre les sons saccadés d’un piano ou la voix criarde d’une prima donna parisienne... c’est amusant et varié comme un jet d’eau.

Le poëte reste donc chez lui, s’y livrant doucement à son indolence naturelle, et attendant l’inspiration avec l’immobilité d’un fakir. A l’inverse de Sénèque, qui écrivait sur une table d’or un traité de la pauvreté, il vante dans une mansarde les douceurs de l’opulence. Et comment les connaîtrait-il! la poésie est si mal rétribuée! Dernièrement un écrivain justement estimé, un homme de cœur et de talent, demandait un à-compte de 5 francs sur une pièce de vers qui devait paraître le jour suivant dans un journal; il avait besoin de ce subside pour dîner... On le pria de repasser le lendemain.

On conçoit qu’il répugne au poëte d’attacher une femme et des enfants à sa triste destinée. Il est au reste trop amoureux de toutes les femmes pour en préférer une seule. Promener de beautés en beautés ses vagues tendresses, s’éprendre vite, oublier plus vite encore, rêver aux blonds cheveux de l’une, aux yeux noirs de l’autre, à la mélancolie touchante d’une troisième; bâtir un roman sur la grisette qu’il coudoie, sur la paysanne qui passe dans un champ, sur la comtesse qu’une calèche emporte loin de lui; voilà sa joie, voilà ses plaisirs: plaisirs innocents, dégagés de toute pensée de possession, incapables de troubler le repos d’une famille ou d’une union quelconque; plaisirs plus doux que la réalité, car il se crée à son gré de charmantes maîtresses, sveltes, gracieuses, aériennes, belles comme des houris, pures comme des madones; et s’il prenait sa lanterne pour en chercher de semblables à travers le monde, il mourrait peut-être avant de l’avoir éteinte.