L’humeur indépendante du poëte se plierait difficilement au joug matrimonial: il lui faut une liberté d’esprit et de mouvements qui s’accorde mal avec les tracas du ménage. Il peut lui prendre envie à deux heures du matin de sortir pour admirer la campagne que la lune éclaire, et de quitter sa femme pour courir dans les bois. Tient-il une rime qu’il a longtemps poursuivie, fût-ce au milieu de la nuit, il se lève et s’écrie: «Je l’ai trouvée!» avec non moins de joie qu’Archimède. Quelle femme s’accoutumerait à ces poétiques escapades? quelle femme, en pareil cas, se refuserait la satisfaction de se draper en épouse incomprise, de proclamer à la face de l’univers que son mari est un monstre, et de le traiter comme tel?
La turbulence des enfants suffirait pour rendre le ménage intolérable au poëte, car il a horreur de tout ce qui trouble ses méditations, d’un chien qui jappe, d’un fouet qui claque, d’un pétard qui éclate, d’une grenouille qui saute, d’un lézard qui fuit. Quand il se perd dans les espaces, dans l’infini, dans l’éternité, s’il est rappelé brusquement à son être si chétif, à sa vie si courte, à son horizon si borné, il souffre, il soupire, il est malheureux, le pauvre ange déchu, le pauvre roi découronné, le pauvre martyr livré aux bêtes!
Tels sont, nous le croyons, les traits caractéristiques des individus voués au culte de la rime; mais le genre qu’ils adoptent les diversifie, et si, après les avoir observés dans leurs personnes, on les étudie dans leurs œuvres, on verra le type général se modifier, s’effacer même complétement, selon qu’ils sont:
1o Élégiaques,—2o Sacrés,—3o Classiques,—4o Auteurs de poésies légères,—5o Nébuleux,—6o Intimes,—7o Auteurs de romances,—8o Chansonniers.
Le poëte élégiaque débute par un recueil de vers longs ou courts, d’une harmonie plus ou moins douteuse, d’une correction plus ou moins grammaticale, mais invariablement affublé d’un titre prétentieux: Premiers Soupirs, Chants d’Amour, Rêveries, Lamentations, Méditations, Élévations, Contemplations, Amertumes, Aspirations, Premières Larmes, Pensées du Ciel, etc., etc. Une fois baptisé, l’ouvrage est tiré à trois cents exemplaires; sur ce nombre, une centaine est offerte par l’auteur avec des dédicaces autographes également flatteuses pour les donataires et pour le donateur; et le libraire en vend une vingtaine, à grand renfort de réclames où l’on démontre comme quoi depuis longtemps le besoin d’un volume de vers intitulé Crépuscules se faisait généralement sentir.
Les stances du poëte élégiaque sont destinées à entretenir le lecteur de ses rêves, de ses émotions et de son imminente fluxion de poitrine. Ses lectrices s’écrient: «Le pauvre jeune homme, qu’il doit être pâle et étiolé! qu’il aurait besoin de consolations, et qu’il serait doux de lui en prodiguer!» Eh! mesdames, ce moribond se porte à merveilles; cet infortuné jouit largement de tous les plaisirs de la vie; ce songe-creux sublime sort parfois du café dans un état d’ivresse qui n’a rien de poétique; et cependant, si vous réclamiez de lui quelques strophes, il ne manquerait pas de vous adresser une langoureuse et lamentable épître: