Vous demandez des vers à ma voix affaiblie;
J’obéis: il me faut céder à vos désirs;
Mais ma muse est plaintive, et sa mélancolie
Pourra faire ombre à vos plaisirs.

Ah! laissez-moi rêver, pensif et solitaire!
Pourquoi vouloir mêler mes cyprès à vos fleurs,
Votre gaîté sans fiel à ma tristesse amère,
Votre doux sourire à mes pleurs?

Qu’importe le vain bruit d’une lyre sonore
Qui s’enfuit emporté sur l’aile des autans!
Faible arbuste, mes fruits ne sont pas mûrs encore,
Je suis à peine en mon printemps.

Ah! laissez-moi rêver, pensif et solitaire,
Rassembler quelques fleurs pour en tirer le miel,
Méditer en silence, et chercher sur la terre
Quelque rayon tombé du ciel.

Jamais, pour m’inspirer, les passions rapides
N’ont versé dans mon cœur leurs orageux torrents.
Attendez que mon front soit sillonné de rides
Par la douleur ou par les ans.

Mais cet émule de Millevoie, si triste, si tendre, si sympathique, est sans doute le plus compatissant de tous les êtres? sans doute il pense avec Saint-Just que les malheureux sont les puissances de la terre? Erreur! il plaint des misères humaines imaginaires, sans jamais soulager les misères en chair et en os qui gémissent autour de lui; sa compassion in partibus s’exerce sur des chimères et néglige les réalités; il a de la sensiblerie et point de sensibilité, de l’esprit et point de cœur, des larmes pour les vagues souffrances et point de pitié pour les douleurs véritables.

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Le même contraste existe souvent entre la conduite et les œuvres du poëte sacré. Celui-ci est un personnage tout biblique, repu de la lecture du Pentateuque et des Prophètes; oriental et bondissant dans ses images, apocalyptique dans ses lyriques emportements. Il erre sans cesse sur les bords du Kédron ou sur la cime du Golgotha. A genoux, la tête rase et couverte de cendres, il invoque Jéhovah, supplie Élohim, le dieu des armées, déplore la ruine de l’arche sainte et de la maison d’Israël, et paraphrase les quarante-deux chapitres de Job avec une constance digne de leur auteur:

O cité de Sion! Jérusalem céleste,
Quand pourrai-je en ton sein contempler Jéhova?
S’il faut verser des pleurs, c’est sur l’homme qui reste,
Et non sur l’homme qui s’en va...