Car, si du tentateur les promesses trompeuses
Ne l’ont point détourné du service de Dieu,
Entre les chérubins et les âmes heureuses
Il aura sa place au saint lieu.

Car, ayant secoué la terrestre poussière,
Il verra de son Dieu l’éternelle beauté;
Esprit pur, il prendra des ailes de lumière
Pour voler dans l’immensité.

A ses yeux éblouis apparaîtront sans voile
Et l’orchestre infini que dirige Uriel,
Et les anges assis, chacun sur une étoile,
Dans l’amphithéâtre du ciel.

Mais sachez que ce christianisme, ou plutôt ce judaïsme, est simplement une affaire de forme. Le poëte sacré est chrétien à l’épiderme, et nullement intus et in cute. Bien qu’il entonne les louanges d’Adonaï sur le kinnor et le hasor, ou en s’accompagnant du nebel, il se trouverait fort embarrassé s’il était mis en demeure de réciter le Confiteor ou le Credo. C’est un ermite mondain, un apôtre de boudoir, qu’on rencontre plus souvent à l’opéra qu’à la messe. Il compose pendant un entr’acte une ode sur le jugement dernier, et je ne serais pas étonné qu’il fût athée comme Hébert, et matérialiste comme un chirurgien.

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Parlez-moi de ce petit vieillard aux cheveux poudrés, à la figure effilée, aux manières affables et mielleuses, qui a conservé presque en entier le costume des anciens jours, gilet à fleurs, culotte courte, bas de soie, souliers à boucles, et qu’on voit parfois rôder aux alentours du pont des Arts: voilà un catholique fervent. Il ne manque pas un office; son bonnet de soie noire se distingue au milieu des têtes nues inclinées à l’instant de l’Élévation; il se glorifie du titre de marguillier, et veille assidûment aux intérêts de la fabrique. Eh bien! ce dévot si zélé ne jure que par Jupiter, il ne connaît d’autres divinités que celles de l’Olympe, d’autre paradis que les Champs-Élysiens. Si vous lui parlez Satan, il vous répondra Pluton... C’est un poëte classique.

Ombres de Roucher, de Delille, de Rosset, de Fontanes, d’Esménard, de Saint-Lambert, de Dumolard, vous devez tressaillir de joie en contemplant ce dernier rejeton de la littérature impériale. Lui seul élabore des poëmes didactiques, lui seul confectionne des idylles et des églogues; et appelle ses personnages Acis, Thémire, Almédon, Philis, Dolon, Zénis, Phylamandre, Amarylle et Myras; lui seul ose invoquer les Muses et Apollon, et employer le langage des dieux, c’est-à-dire un pathos incompréhensible aux simples mortels. Il faudrait un dictionnaire spécial pour servir à l’intelligence de sa poésie. Sous sa plume,

Le télescope devientde Cassini le tube observateur;
la trompette,le belliqueux airain;
la flûte,l’harmonieux roseau;
le caféier,de Moka le timide arbrisseau;
le soc,le fer agriculteur;
le mûrier,l’arbre de Thisbé;
un médecin,l’enfant de Chiron;
un fusil,un tube enflammé;
une baïonnette,le glaive de Bayonne;
un tambour,une caisse d’airain couverte d’une peau d’onagre;
la mer,l’humide Nérée;
un hippopotame,des rivages du Nil le coursier amphibie, etc., etc.

Ses vers sont autant d’énigmes et de logogryphes destinés à exercer la patience de ses lecteurs, heureusement peu nombreux. Il a horreur de la trivialité et revêt toutes choses d’un style noble et emphatique. S’il avait à rendre le mot populaire de Henri IV (je veux que le paysan mette la poule au pot tous les dimanches), il écrirait: