. . . . Je veux que l’humble laboureur
Célèbre avec gaîté le saint jour du Seigneur;
Je veux voir sa misère un instant consolée,
Et qu’à son appétit la géline immolée,
Déposant tous ses sucs dans un vase fumant,
Fasse d’un doux banquet le plus bel ornement.

Le poëte classique est venu au monde deux mille ans trop tard. Il est vrai qu’il ignore parfaitement le grec, attendu qu’on ne l’apprenait guère au temps du Directoire exécutif. Cependant parlez-lui de Lamartine, il vous citera une ode de Pindare en l’honneur des jeux olympiques; chantez-lui les Hirondelles, de Béranger, il vous ripostera par l’Hirondelle d’Anacréon. Admirez devant lui les tableaux de Decamps, il vous racontera comment Dibutade inventa le dessin. Les travaux astronomiques d’Arago lui sont peu familiers, mais en revanche il vante Hipparque, Pithéas, Aratus et Tymocharis. En géographie, il préfère à l’étude de Maltebrun celle de Strabon et de Pomponius Méla. Il dit l’Occitanie pour le Languedoc, la Pannonie pour la Hongrie, l’Ibérie pour l’Espagne, l’Ausonie pour l’Italie, Parthénope pour Naples, et Lutèce pour Paris; il passe insouciant devant les grandes œuvres de Robert de Luzarches, de Jean de Chelles, et autres architectes catholiques; mais il se pâme d’aise à l’aspect d’un fronton soutenu par une monotone rangée de colonnes corinthiennes.

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Comme corollaire du poëte classique se présente l’auteur de poésies légères. C’est un homme de loisir, c’est-à-dire un être dont le métier consiste à ne rien faire, à recevoir et à rendre des visites, et à consommer à la ville ce que produisent les habitants des campagnes. «S’il voulait s’en donner la peine, assure-t-il, il éclipserait Victor Hugo; mais provisoirement il se contente de se délasser d études plus sérieuses, au moyen de la poésie.» Il daigne rimer, le gentilhomme! Il polit de petits vers de société, de petits compliments, de petites fables, de petites épîtres, des bouquets à Chloris, l’épitaphe d’un épagneul chéri, des charades, et des acrostiches. Il cultive notamment le madrigal.

A UNE DAME[3] QUI M’AVAIT INVITÉ A ME RENDRE A SA MAISON DE CAMPAGNE, ET A LAQUELLE J’AVAIS RÉPONDU QUE JE NE POUVAIS Y ALLER, PARCE QUE J’ÉTAIS RETENU A PARIS PAR UNE INTRIGUE D’AMOUR.

Iris, charmant objet que l’enfant de Cythère
Dans les bois de Paphos aurait pris pour sa mère,
En votre heureux séjour[4], ah! ne m’attirez pas;
Je suis, vous le savez, épris d’une autre belle[5].
En voyant vos divins appas,
Je craindrais trop d’être infidèle.

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Il y a quelques années, il s’est opéré une réaction contre le genre classique; et, comme toutes les réactions, elle a été trop loin. Il s’est créé une secte de rimeurs qu’on peut désigner sous le nom de poëtes nébuleux, et qui, en haine des Grecs et des Romains, se sont évertués à imiter les Anglais et les Allemands, à singer lord Byron, Schiller, Gœthe et Hoffmann, à mettre la ballade et le fantastique à l’ordre du jour.