Dont la blanche fumée
Fait naître la pensée.
Par toi, dans leurs réunions bachiques, Strasbourg et Toulouse, Ostende et Périgueux viennent à l’envi se placer sur leurs tables! par toi, l’hiver voit renaître les richesses de l’été! par toi, le printemps devient automne! Et lorsque le festin s’avance, lorsqu’impatiente de bondir, la parole frémit aux lèvres des convives, qui donne l’essor à cette noble aventurière? qui couronne la bacchante de ses grappes les plus vermeilles? n’est-ce pas toi, avec la précieuse liqueur que tu apportas des coteaux de la Champagne? Sans toi, plus de Caveau, plus de Rocher; sans toi, plus d’esprit, plus d’amours!
Et cet ami qu’ils attendent, cette femme qu’ils brûlent de presser sur leur cœur, qui donc les leur rendra? Aux mains de qui, pendant des jours, des nuits entières, la vie de ce qu’ils ont de plus cher est-elle aveuglément confiée? aux tiennes, aux tiennes seules, conducteur, et ils te méconnaissent, ils te préfèrent le postillon, ce ministre aveugle de tes volontés! Ils le promènent en triomphe sur la scène, ils lui réservent les parfums les plus suaves, les roulades les plus flexibles. Ils ne refusent aucun laurier à sa gloire, et font chanter ses louanges aux harmonieux accords de l’orgue de Barbarie. Ils ont tout dit sur lui, tout... excepté ce qui est.
Là commence ta vengeance!... Ton fidèle portrait va faire justice de leurs dédains.
Le conducteur est au civil ce que le hussard est au militaire: même conscience de sa supériorité, même esprit de corps et d’insubordination, même coquetterie dans la tenue; il n’est pas un jeune gars dont le village soit traversé par une route royale plus ou moins bien entretenue, pas une fille de ferme ou d’auberge au cœur plus ou moins susceptible d’impression, qui puissent résister au pouvoir d’attraction dont le conducteur, comme le hussard, semble avoir été doué par la nature. Où chercher la cause de cette vertu puissante? Réside-t-elle dans cette veste dont la coupe élégante et dégagée laisse chez tous les deux deviner les formes du modèle, dans ces riches brandebourgs dont les fils artistement tressés en spirales semblent autant de liens indissolubles, dans ce charivari enfin dont un cuir élégamment ciré protége les parties inférieures?
Tous deux, il est vrai, sont soumis à une discipline sévère, à une subordination passive à l’égard des chefs, depuis le colonel jusqu’au brigadier, depuis l’administrateur jusqu’au contrôleur de bureau. Au hussard, l’entretien pénible du fourniment; au conducteur, le soin de sa ferrière[6]; au premier, l’inflexible théorie; au second, l’inexorable règlement; au troupier, les corvées, la consigne et la salle de police; au bourgeois, la mise à pied, la responsabilité la plus étendue et les amendes qui, partant du chiffre 5, attribué aux dernières peccadilles, suivent arithmétiquement la progression du délit et s’élèvent, sans grand effort, jusqu’à 500 francs, punition ordinaire de la fraude avec récidive.
Ce sont là de rudes épines, mais on ne les connaît qu’à la pratique, et les fleurs du métier jettent à l’extérieur un si vif éclat!
Est-il rien de plus séduisant en effet que la moustache retroussée, le riche dolman, le colback bleu de ciel du hussard; rien de plus entraînant que la casquette à la forme inclinée et gracieuse, que le collet brodé, où l’or, l’argent et la soie se disputent coquettement le soin de rendre le conducteur plus beau, la gloire de le faire plus brillant? puis la sacoche de ce dernier renferme de nombreux écus dont quelques-uns demeurent à chaque voyage, sa propriété. Décidément l’avantage lui reste sur son concurrent...
Pour le conducteur, le langage des emblèmes n’a point vieilli; nouveau chevalier toujours errant, sa dame est l’administration qu’il sert; on la reconnaît à la couleur et à l’écusson qu’elle lui permet de porter.
Voyez celui-ci: le cornet d’or du paladin Roland brille à son cou, sa belle est la Royale, et ce talisman, source de tant de merveilles, explique les prodiges de richesse dont elle se glorifie encore sous nos yeux.