Autrefois on accordait au modèle le déjeuner, en sus du prix convenu. Attablé sur le poêle, à côté de l’artiste, il absorbait du vin et des vivres à discrétion, ou plutôt sans discrétion, et c’est pourquoi l’on a fini par lui supprimer totalement le repas du matin, comme abusif et frustratoire.

L’artiste était en tenue de travail; il avait sa blouse multicolore, son bonnet rouge, sa palette à la main et sa pipe à la bouche. Le modèle, après avoir déjeuné le plus copieusement possible, se déshabillait lentement, et commençait ses exercices.

«Allons, disait l’artiste, donnez-moi l’expression: le cou renversé, les mains étendues, les yeux au plafond; n’oubliez pas que vous tombez mortellement blessé.»

Le modèle obéissait; mais, au bout d’un instant, sa tête retombait sur sa poitrine, son corps s’affaissait, et ses yeux se fermaient involontairement.

«Posez donc! posez donc!» criait l’artiste.

Le modèle se réveillait en sursaut, et balbutiait quelques mots d’excuse sur la difficulté de sa digestion, dont il ne tardait pas à donner une nouvelle preuve en se rendormant.

«Posez donc! sacrestie! posez donc!... Bien, c’est cela, nous y sommes.»

Le modèle n’y était déjà plus, et le peintre jurait, tempêtait, jetait de fureur sa palette et ses pinceaux.

«Dam! lui disait le coupable, croyez-vous que ce soit divertissant de tomber mortellement blessé pendant trois heures de suite?»

C’est donc pour éviter une somnolence importune qu’on n’octroie plus au modèle que ses trois francs, nourriture non comprise. La modicité de cette rétribution ne lui permet pas de n’avoir qu’une seule corde à son arc. Il est obligé de faire comme les abbés de la régence, qui dînaient de l’autel et soupaient du théâtre, ou comme les négociants cumulards des petites villes, qui sont à la fois perruquiers, aubergistes, épiciers, marchands de vin, de son, d’avoine et de sabots. Il pourrait jouer dans chaque atelier la scène de maître Jacques et de l’Avare.