«Pardon, monsieur, est-ce au colporteur ou au modèle que vous vous adressez?

—Au colporteur.

—En ce cas, voici de la parfumerie de premier choix, du savon de Windsor, des foulards de l’Inde, des cuirs à rasoir, des gravures de Rembrandt, des moulages d’après Clodion; puis, ajoute-t-il mystérieusement, des cigares de la Havane, mais des vrais, ma parole d’honneur, et du tabac de Maryland, qui m’arrive de Belgique à l’instant même. Voyons, achetez-moi quelque chose; je suis accommodant, et, si vous n’avez pas d’argent, vous me donnerez vos vieilles bottes.»

Quand vous ne faites pas d’affaires commerciales avec lui, le modèle se débarrasse de son éventaire, rengaîne le mélange de sciure de bois et de copeaux qu’il débite en guise de tabac de contrebande, et vous demande à poser pour la tête ou pour l’ensemble, suivant sa spécialité.

Quelques modèles sont cordonniers dans leurs moments de loisir; d’autres coupent les cheveux; d’autres encore quittent Paris le dimanche, et vont dans les fêtes de village jongler en qualité d’Alcides du Nord, ou dévorer des volailles crues à titre de Nouveaux-Zélandais. On en voit encore, couverts d’un maillot couleur de chair et dûment empanachés, faire gémir la peau de vingt tambours et les oreilles de leur auditoire, sous le prétexte spécieux qu’ils sont sauvages. Que la civilisation nous en délivre!

Les jeunes modèles chantent, jouent la comédie bourgeoise, se disent entretenus par des femmes de députés, et sont toujours sur le point d’être reçus à l’Opéra-Comique. Les modèles à barbe font des commissions et cirent les bottes; ce sont souvent d’anciens militaires, qui racontent la bataille de Champaubert, et crient: «Vive l’empereur!» quand ils ont bu.

Il y a des modèles de toutes les nations, des Français, des Italiens, des Savoyards, des Nègres, et surtout des Juifs. Les Juifs pullulent depuis quelques années dans les ateliers. Ils ne voulaient jadis poser que pour la tête, mais cette pruderie n’a pas tardé à s’apprivoiser. Le peuple qui possède, non moins que les Gascons, la faculté de pousser partout menace de monopoliser un métier qu’il avait dédaigné longtemps. Tant pis pour les beaux-arts!

Car la race hébraïque est naturellement mercantile, et, pour être bon modèle, il ne suffirait pas de n’avoir en vue qu’un faible salaire et de mettre son corps en location; il faudrait donner preuve d’intelligence et de sentiment, comprendre la pensée de l’artiste, s’inspirer du but qu’il veut atteindre, se faire acteur mimique dans le drame qu’il va retracer avec les pinceaux ou l’ébauchoir, évoquer devant lui par le geste, par le jeu de la physionomie, par l’attitude, le personnage qu’il a rêvé, et contribuer à la perfection de l’œuvre en en facilitant l’exécution. Voilà ce que devrait faire le modèle; mais une pareille tâche est généralement au dessus de ses forces. Il se contente de prêter à celui qui l’emploie une forme extérieure, et semble se croire dispensé de qualités intellectuelles. Il cherche autant que possible à s’identifier avec un mannequin ou une statue; il est ennuyeux et ennuyé. Il fait son métier comme un écolier fait ses pensums: celui-ci a des plumes à six becs, celui-là se sert de ficelles, c’est-à-dire, en langue vulgaire, de divers procédés imaginés pour escamoter une partie de la séance, pour tromper l’ennui de l’immobilité, pour en varier la monotonie.

Ainsi le modèle en arrivant tire sa montre quand elle n’est point remplacée par une reconnaissance du Mont-de-Piété, et vous fait voir pendant dix minutes qu’il est onze heures précises. Ficelle!

Il admire longuement votre esquisse, prétend que votre tableau produira le plus grand effet au salon, et vous prophétise un avenir magnifique. Ficelle!