Et, dites-moi, quel passe-temps, quel plaisir eut jamais un cadre plus riant et plus gracieux? Ce ne sont plus les arides guérets, les bords pierreux des luzernes ou les lisières des taillis hérissées de ronces, que le chasseur arpente et côtoie sous le soleil d’automne. Au pêcheur les frais gazons, les repos sous la saulée, les harmonies fluviales, les contrastes de la lumière glissant en rayons d’argent sur l’onde immobile, et se brisant, s’éparpillant plus loin en sautillements joyeux, à la suite des flots qui moutonnent sur un fond de cailloux, ou ruissellent amoureusement sur un lit de sable fin.
Le bord de l’eau est le séjour de la rêverie; les eaux tiennent toujours une grande place dans l’œuvre des poëtes rêveurs: les Israélites pleurent sous les saules de l’Euphrate; Ossian chante sur le rocher contre lequel se brise l’écume du torrent. L’eau donne une âme, une pensée au paysage; c’est un souvenir, une image de la fuite du temps, de la rapidité de la vie; c’est aussi la partie mystérieuse que doit contenir toute chose pour agir complètement sur l’esprit de l’homme. D’où vient-elle, où va-t-elle, cette onde qui fuit sans jamais s’arrêter? Par delà ces prés, quels sites va-t-elle embellir, quelle contrée va-t-elle fertiliser? Doit-elle voyager long-temps encore entre ces saules et ces peupliers avant de trouver le fleuve, le lac, où elle se perdra avec le souvenir du bien qu’elle a fait?
Ainsi la rêverie et l’imagination se plaisent également au bord des eaux. Et n’allez pas croire que l’imagination ne joue pas aussi un grand rôle dans ces plaisirs du pêcheur, que j’essaie de réhabiliter à vos yeux. Qui a plus de puissance sur elle que l’inconnu? Un voile qu’elle cherche à soulever, sous lequel elle rêve un ange ou un spectre, un brouillard qui lui fait deviner le paysage et lui permet de changer la ferme en palais, le colombier du village en château féodal, voilà ce qui lui convient par-dessus tout, car elle n’est jamais mieux que sur les limites qui séparent le monde positif du monde des conjectures.
C’est justement la position de la plume qui flotte sur l’onde et que suit le regard du pêcheur. Que se passe-t-il sous le voile vert des eaux dont son œil ne peut sonder la profondeur? S’il est poëte le moins du monde, il devine dans ces longues herbes qui ondulent au fil du courant la verte chevelure de quelque ondine endormie sur son lit d’algues et de mousses: c’est tout un pays de féerie que parcourt en ce moment son imagination, suspendue comme l’hameçon au fil de crin ou de soie. Les gobelins moqueurs suivent la ligne, la retiennent avec leurs pattes d’écrevisse, ou l’accrochent en riant aux racines du saule de la rive; et quand le pêcheur, trompé par la brusque disparition du liége flottant, tire à lui, croyant ramener quelque superbe proie, si l’acier recourbé cède et reste engagé dans l’obstacle, alors les lutins font entendre un rire qui ressemble, à s’y méprendre, au cri du martin-pêcheur et au frôlement des roseaux et des saules courbés tous à la fois par une brise de rivière.
Et pourtant, croyez-le bien, il n’est pas nécessaire d’avoir aucune de ces extravagantes idées pour s’amuser à suivre le trajet d’une ligne bien amorcée, convenablement plombée et attachée selon toutes les règles de l’art à la baleine, qui plie et donne en se relevant ce coup de maître auquel le poisson ne peut échapper. Sans avoir recours aux inventions, aux suppositions de la poésie, c’est bien assez, pour tenir l’attention éveillée et l’esprit en haleine, de penser à la proie qui suit peut-être en ce moment même l’appât qu’on lui a préparé avec tant de soin. D’ailleurs, le milieu où elle se joue n’est pas si inaccessible au regard, que de temps en temps l’on n’aperçoive quelque ombre qui passe à peu de distance de la surface des eaux, comme un nuage sur le ciel: c’est la carpe paresseuse, c’est le brochet qui chasse, c’est le chevenne attendant que le vent lui fasse tomber de la rive quelque sauterelle ou quelque hanneton; c’est la bande errante des gardons se promenant avec l’air du plus profond dédain pour le pêcheur et ses appâts. A cet aspect, l’espérance se ranime, la ligne paraît moins lourde au bras fatigué par une tension prolongée; ainsi, à la fin d’une longue route, s’il aperçoit de loin dans la plaine la vedette de l’ennemi, le soldat se redresse et trouve léger comme une plume son fusil tout-à-l’heure si lourd. Qu’est-ce donc quand la plume ou le bouchon, véritable vedette chargée de vous transmettre la nouvelle de l’agression de l’invisible ennemi que vous guettez, vient tout-à-coup, par un hochement timide d’abord ou brusquement décisif, vous apprendre qu’un habitant des eaux s’est laissé tenter par votre amorce, et qu’il la déguste en gourmet, ou l’attaque en poisson vorace?
Alors commencent les angoisses, les battements de cœur, les émotions du drame le plus saisissant. Le terrible Rien ne va plus! de la roulette, quand elle se met en marche pour accomplir son fatal trajet, les trois coups annonçant le dernier acte du mélodrame le plus intéressant, ne produisent pas sur le joueur et sur le spectateur un effet pareil à ce qu’éprouve le pêcheur quand il se dit tout bas: Ça mord!
Comprenez-vous? ça mord! la nature du plaisir de la pêche est tout entière dans cette expression. Le ça, pronom mystérieux, laisse à l’imagination ses coudées franches... Toutes les espérances, toutes les illusions du pêcheur sont dans ces mots: Ça mord! ils prouvent que la pêche est un plaisir dont l’imagination seule fait les frais, un plaisir interdit, par conséquent, aux esprits froids et positifs.
C’est un de ces instincts primitifs de l’homme, un de ces instincts antérieurs à la civilisation, qui n’a pu les étouffer; par une force de réaction, ils se font sentir au centre même de son empire plus puissamment que partout ailleurs. L’homme sauvage, chassé de toutes les savanes, de toutes les forêts vierges du Nouveau-Monde, se retrouvera peut-être dans la rue Saint-Martin à Paris ou dans Oxford-street à Londres.
En attendant, ne vous étonnez point si, dans la belle saison, les bords de la Seine sont couverts depuis le matin jusqu’au soir de pêcheurs de tout âge, de toute taille, de tout habit. Or, parmi ces individus, les uns debout sur les trains de bois épargnés par les débardeurs, les autres, plus à l’aise sur la rive; ceux-ci, assis, jambes pendantes sur le parapet du quai, ceux-là dans les bateaux amarrés au milieu de la rivière, tous ne sont pas pêcheurs au même degré, au même titre, tous ne peuvent être compris dans la même classe. C’est le cas d’établir des divisions et des subdivisions: nous agirons donc avec le pêcheur à la ligne comme le naturaliste avec les plantes, d’autres diraient les simples, et nous grouperons en trois grandes familles tous les individus de cette généralité aquatique.
Nous aurons donc: 1o le pêcheur par nécessité; 2o le pêcheur par désœuvrement; 3o le pêcheur par inspiration... nous pourrions dire simplement le pêcheur, car à celui-là seul appartient ce nom dans toute sa pureté: les autres ne sont que des anomalies, des dégénérescences, des branches cadettes, si vous l’aimez mieux.