Le pêcheur par nécessité est celui qui fait métier et marchandise de son art; c’est le positif, c’est le chiffre mis à la place des illusions et des espérances, c’est l’attente du gain, la soif du lucre faisant fuir bien loin la poésie et matérialisant tout ce qu’il y a d’idéal et de rêveur dans ce far niente si bien occupé du pêcheur.

Le fisc ayant écrit dans ses lois: la pêche sera exercée au profit de l’État, la pêche est exploitée, soit après adjudication publique aux enchères et à l’extinction des feux, soit par concession de licence à prix d’argent. (Titre III de la loi relative à la pêche fluviale.)

C’est le budget se faisant poisson, poisson du genre de la baleine et nageant entre deux eaux malgré sa pesanteur. Desinit in piscem, comme dit encore Horace, et ceux qui se sont rendus adjudicataires, aux termes de la loi que nous venons de citer, cherchent à faire valoir leur argent le mieux qu’ils peuvent. A ceux-là les moyens qui font de la pêche une addition et ne sont bons qu’autant que le total est satisfaisant! A ceux-là le brutal emploi du filet. Le filet est la prose de la pêche, comme la ligne en est la poésie; le filet est le canon de la rivière, il remplace un tournoi où l’adresse, l’expérience, l’habileté, la ruse doivent seules triompher, par une véritable tuerie, par une ignoble main-basse sur tout ce qui a vie au fond des eaux. Le poisson n’est plus l’inconnu que l’esprit méditatif et patient du véritable pêcheur cherche à dégager dans cet intéressant problème qui le retient au bord des eaux, ce n’est que de la chair à filet dont la livre vaut tant et qui doit figurer à la poissonnerie et sur la table d’une cuisine.

A d’autres que nous la tâche de peindre les très peu poétiques pourvoyeurs de fritures et matelottes de la barrière de la Cunette et des cabarets de Bercy! Nous ne sommes point dans les dispositions d’esprit que la justice exige du juge, et sans lesquelles son arrêt n’est pas valable. Trop de haine sépare le pêcheur à brevet du pêcheur toléré, pour que le portrait de l’un puisse être fait par l’autre sans prévention et sans passion.

Hélas! il nous reste dans la mémoire trop de lignes dérangées, trop de belles chances interrompues par les avirons ou l’étourdissant épervier de ces honorables industriels du Gros-Caillou ou de la Râpée, nous avons été trop souvent salués par leurs piquantes apostrophes sur la forme de notre nez, l’effet de nos lunettes et la couleur de notre chapeau, pour que nous puissions aborder et traiter un pareil sujet sans prévention. Je me récuse donc moi-même et je passe à la seconde catégorie: le pêcheur par désœuvrement.

Une remarque, pourtant, avant que nous arrivions à cette nouvelle espèce. Le grand défaut des classifications vient de ce que, dans la société ainsi que dans la nature, il n’existe guère de choses qui aient des limites assez tranchées, des contours assez arrêtés pour qu’on puisse dire: Telle classe finit là, et telle autre y commence. Il y a partout des nuances intermédiaires et des individus si bien à califourchon sur le point de démarcation, qu’on ne sait s’ils sont réellement d’un côté ou de l’autre. Par exemple, de la classe du pêcheur par nécessité déborde dans celle du pêcheur par désœuvrement, l’individu enchanté de trouver dans la pêche, qu’il nomme sa passion indomptable, un prétexte pour fuir une société disgracieuse et s’esquiver d’un intérieur désagréable...

Celui-là pêche pour ne pas pécher en maudissant l’humeur acariâtre, boudeuse ou taquine de sa femme. Il est du petit nombre de ceux qui bénissent l’institution de la garde nationale et du juri, accueillent le billet de garde comme un bon au porteur, et sautent de joie en lisant le matin dans un journal leur nom sur la liste des prochains jurés. Heureuses inventions qui donnent à ses souffrances un moment de relâche, délicieux rafraîchissement apporté par le législateur au milieu de l’enfer où il vit!

Sa patience a été si bien exercée par le lien conjugal, qu’elle se complaît et se délasse dans les épreuves que la pêche lui impose. C’est entre le bras inflexiblement tendu de cet honnête esclave rendu à la liberté, et le revers de son habit-veste, que l’araignée de mon ami Henri Monnier a le temps de jeter les fils de sa toile et de chasser tandis qu’il pêche[9]. Pour celui-là, du reste, la pêche est plutôt l’absence d’un mal que la présence d’un plaisir; il ne songe guère au poisson à prendre, il pense que sa femme n’est pas là. Il savoure cet instant de repos, il hume la tranquillité par tous les pores, il s’attriste quand le brouillard s’élève sur la rivière, quand le dernier rayon de soleil glisse sur sa surface et dore les légers sillons qu’y trace le vent du soir... Voici la nuit, c’est l’heure de la retraite, il faut reprendre le joug du domicile conjugal. Le pêcheur fait lentement alors ses préparatifs de départ; avec la soie ou le crin qui diminue sur le plioir humide, il voit peu à peu disparaître ce fil d’or que la liberté a mêlé par hasard à la trame de ses tristes journées...

Le pêcheur par désœuvrement est une variété du flâneur. Le flâneur, las de flâner, pêche; la pêche est le repos, ou, si vous l’aimez mieux, les invalides du flâneur. Rester sur les quais à regarder couler l’eau ou bien à y cracher, comme le vicomte de madame de Sévigné, c’est se borner au rôle passif de spectateur dans un théâtre, quand on a sous la main tout ce qu’il faut pour y jouer un rôle.

A l’angle que forme le parapet du quai en s’ouvrant sur quelque descente qui conduit au bord de l’eau, ou bien encore à l’approche d’un pont, se tient au grand air et au grand soleil la boutique où se débitent les armes et munitions qui changent tout-à-coup le flâneur en pêcheur. Cet établissement se compose d’une petite table avec son étalage de lignes vertes et blanches, ses paquets d’hameçons ou de hains empilés sur crin, sur boyaux de vers à soie. On trouve là, et des boîtes pour contenir les amorces, et des flottes, et des bouchons de diverses grosseurs, et des plumes coloriées pour servir de coulant, et des poches en filet pour conserver le poisson vivant. Le tout est dominé, comme dans un trophée de guerre, par des cannes en roseau, en bambou et par quelques épuisettes, dont le filet agité par le vent figure assez bien les drapeaux et les bannières à côté des lances.