Voilà pour les armes: les munitions sont près de là, en réserve dans quelque baquet, dans quelque pot soigneusement recouvert, ou dans des sacs hermétiquement fermés. C’est la partie basse et cachée de l’établissement, quoiqu’elle en soit le mouvement et la vie... Que dire de plus? Il n’y a plus là de comparaison chevaleresque, de périphrase poétique qui puisse farder la vérité; on ne pêche pas avec des gants, et celui qui veut être vrai en écrivant sur ce sujet, comment fera-t-il pour ne pas quitter les siens en ce moment? Quand on s’occupe du jardinage, après avoir admiré ces belles roses fraîches, accortes, si coquettement serrées dans leur vert et rose bouton, si amoureusement, si franchement belles dans cet épanouissement appétissant d’une beauté complète, il faut bien en venir à parler du fumier qu’on a mis à leur pied pour les rendre ainsi gracieuses et parfumées!... Hélas! hélas! pourquoi n’amorce-t-on pas une ligne avec des feuilles de roses! je n’aurais pas alors à vous entretenir de l’ignoble asticot, produit grouillant de la putréfaction, qui s’agite au milieu de sa fétide odeur, cherchant dans son fourmillement incessant l’immonde milieu des voiries d’où l’exile la dégoûtante industrie de l’équarisseur.
Une vieille femme maigre et jaune, sous son grossier chapeau de paille, préside d’ordinaire aux destins de cet établissement fluvial. En vous débitant sa marchandise, après vous avoir fait remarquer qu’elle vous donne bonne mesure, elle vous entretient des hauts et des bas qu’elle a éprouvés dans ce qu’elle nomme son commerce: telle année l’asticot, malgré toutes les prévisions, tomba au dessous du cours ordinaire; telle autre année, il ne pouvait se conserver plus de deux jours, malgré le son et la sciure de bois. «Jugez de la perte, ajoute-t-elle avec un gros soupir, moi qui avais fait des provisions!»
Le gamin, que l’on pourrait nommer par transition l’asticot des rues de Paris, est en majorité dans le nombre des pêcheurs par désœuvrement. En bourgeron bleu, en casquette, et souvent même sans casquette, perché sur un train de bois, ou dans l’eau jusqu’à mi-jambe, il pêche assez ordinairement à la ligne à fouetter. Ce mouvement continuel qu’il faut donner à la ligne amorcée, comme chacun sait, de quatre ou cinq hameçons sans plomb, convient mieux à sa pétulance; malgré cela, il ne reste pas longtemps à la même place, et joint bientôt un autre plaisir à ce passe-temps trop tranquille pour lui. Heureux mille fois, s’il se trouve près de là quelque bateau de blanchisseuses, il a bientôt engagé avec les nymphes lavandières une polémique où se déploie toute sa faconde insolente et criarde. Abandonnant son bout de fil à tous les hasards d’une véritable ligne de fond, il lance sur la rivière l’ardoise qui, comme l’hirondelle, glisse, touche en passant la surface de l’eau, et repoussée par son élasticité, se soulève et va, après maint ricochet, s’enfoncer bien loin des bords.
Quelquefois aussi, bravant les pudiques ordonnances du préfet de police, cédant au besoin d’un rafraîchissement économique, et oubliant plus que jamais sa ligne et les poissons qu’elle doit prendre, il se dépouille de cette apparence de veste, de pantalon et de bas qui couvraient son maigre individu. Le voilà dans l’eau faisant crânement sa coupe, comme il le dit lui-même. Si, hardi plongeur, il rapporte comme trophée de son excursion sous-marine quelque savate racornie, malheur au pêcheur qui, cédant à la chaleur du jour, s’est endormi non loin de là, l’œil fixé sur les liéges de ses lignes de fond! il risque bien, à son réveil, de tirer de l’eau l’ignoble semelle attachée à son hameçon, et d’entendre le gamin lui crier de loin: «En v’là un fameux de poisson; il faut le manger au bleu, c’est meilleur qu’en friture!»
Après ces grotesques ébauches jetées en courant, le crayon a besoin de s’arrêter à un trait plus vigoureux et plus correct; il s’agit d’esquisser le type du pêcheur par inspiration.
Il a quarante ans. C’est l’âge où la patience qui s’allie à un sang encore actif peut compter pour une véritable vertu; c’est l’âge où cette qualité n’exclut pas la force, la vivacité et l’adresse du corps. Il a été soldat, apprentissage admirable des premières conditions du pêcheur: l’attente, la résignation et le silence. On devine qu’il a porté le mousquet, à le voir s’avancer au pas accéléré sur la berge du fleuve, pas trop près du bord, pour ne point effaroucher le poisson, pas trop loin, afin de pouvoir, d’un coup d’œil, choisir le théâtre de ses exploits. Le hasard ou le caprice n’ont pas seuls présidé à la coupe, à la couleur de ses vêtements. La veste ou la blouse courte et droite, sans plis qui puissent aller au-devant de l’hameçon et l’accrocher au passage quand il lance la ligne ou qu’il la ramène pour renouveler les amorces, point de couleur trop voyante, mais un vert tendre qui se perde parmi les herbes et les aubiers de la rive, un chapeau de paille, dont les larges bords le préservent contre le soleil: voilà l’ordonnance de son accoutrement. Tout son luxe est dans ce faisceau, artistement noué, de cannes à la fois solides, légères et flexibles, avec leurs scions ou baguettes de rechange; tout son luxe est caché dans ce sac de cuir noir, en forme de valise qu’il porte allègrement sur son dos. Rien ne manque à cet arsenal du pêcheur, ni la sonde en plomb qui doit l’aider à connaître la profondeur de l’eau, ni les aiguilles à amorcer pour pêcher le brochet ou la truite, ni le grappin pour décrocher les lignes, ni le dégorgeoir, ni les moulinets pour la ligne courante, ni le portefeuille de mouches artificielles, ni la boîte garnie d’hameçons.
Priez-le d’ouvrir devant vous ce véritable carquois, si vous voulez connaître l’importance qu’il a mise au choix de cette arme décisive! Voyez comme ses hameçons, piquants produits de l’Irlande ou de l’Angleterre, sont larges et solides dans leur aplatissement, cambrés gracieusement sur le côté; voyez comme le dard est petit, comme la languette est incisive! La bonté de l’hameçon est pour le pêcheur ce qu’est la justesse du fusil pour le chasseur. Ni l’une ni l’autre ne donnent l’adresse, mais elles la servent si admirablement, qu’à mérite égal l’homme bien outillé ou convenablement armé l’emporte sur celui qui ne l’est pas, au même degré que l’habile et l’expérimenté sur le maladroit et le novice.
Les connaissances du pêcheur ne se bornent pas au choix des ustensiles qui doivent aider à sa passion, il sait quel appât convient le mieux au poisson qu’il poursuit, il sait quels endroits ce poisson fréquente le plus volontiers, quelle époque est la plus favorable à sa capture; il a calculé la pesanteur et les forces de la proie, afin de leur proportionner les moyens d’en triompher.
Les chances de la pêche varient selon l’état des lieux et du temps. Le pêcheur fait son étude constante de ces modifications et de leur cause. Le pêcheur a son calendrier, il a aussi son horloge. Ses prévisions atmosphériques sont l’une des bases les plus certaines de ses succès. Il tire parti de l’orage, il se fait un aide du vent, et rend la pluie elle-même complice de ses victoires. Il ne fait pas un mouvement, un pas, qui n’ait son calcul, sa portée, son étude.
Flâneur indifférent, vous l’examinez en passant et vous dites, en haussant les épaules: «Ce n’est qu’un pêcheur à la ligne!» Profane! cet homme que vous regardez du haut de votre orgueilleuse nullité, c’est un naturaliste, car il connaît aussi bien que Lacépède les mœurs, les développements, la demeure habituelle, les appétits des poissons qui hantent le lit de nos rivières; c’est un météorologiste expérimenté, aussi au courant qu’on peut l’être à l’Observatoire de la hauteur de l’eau, des changements atmosphériques et des signes qui les annoncent; c’est un mécanicien adroit connaissant mieux que personne les lois de la pesanteur, la différence des milieux, la puissance des leviers. Dans le simple choix de cette place où vous le voyez, il a mis plus de précautions, de connaissances, d’habileté que vous n’en mettez dans les actions les plus sérieuses de votre vie!