Mal jugé, le pêcheur a bien raison de fuir la foule, et de répéter avec le poëte latin:

Odi profanum vulgus, et arceo.

Il ne s’ensuit pas que le pêcheur soit insociable, bien au contraire, et je ne suis pas le seul, sans doute, qui ait remarqué cette sympathie si promptement établie au bord de l’eau entre deux pêcheurs qui se rencontrent: sympathie réelle, reste précieux de cet élan primitif qui entraînait l’homme vers l’homme quand la défiance ou l’expérience, qu’on peut nommer l’étude du mal, professée par la civilisation, ne venait pas glacer et retenir cette bienveillance native. En se rapprochant de la nature par ses plaisirs, on se rapproche de ses douces et généreuses inspirations.

Ainsi que le poëte, le pêcheur est oublieux des choses de ce monde. Perdu dans l’ombre qui règne sous les voûtes de ces ponts magnifiques, abrité le long des pierres de ces quais que le géant de notre époque a élevés et alignés de sa main triomphale entre deux victoires, le pêcheur des rives de la Seine s’inquiète peu des révolutions qui passent et bourdonnent sur sa tête. Il écoute le bruit que fait le moindre poisson en s’élançant hors de l’eau à la poursuite de l’éphémère, et il n’entend pas les cris de l’émeute, les clameurs et les retentissements des luttes populaires. Un trône s’est écroulé à deux pas de lui sans qu’il détournât la tête pour savoir ce qui se faisait là.

C’est du sage ou du pêcheur qu’Horace a dit: Impavidum ferient ruinæ. Faut-il citer pour preuve de cette indifférence philosophique, ou, disons mieux, de ce stoïcisme qui distingue le chevalier de l’hameçon, la rencontre, sous un pont de Paris, de deux pêcheurs célèbres, tandis qu’au dessus des voûtes retentissaient, en défilant dans une marche fatalement triomphale, les caissons et les canons des étrangers prenant possession de la capitale.

En s’aperçevant, l’un et l’autre s’arrêtent et s’étonnent; puis, après un instant de silence:

«Monsieur, vous êtes M. D...?

—Monsieur, vous êtes M. Coupigny?

—En nous rencontrant nous nous sommes reconnus.

—Nous seuls, monsieur, étions capables de pêcher aujourd’hui!»