De même qu’il se trompe de porte, le croque-mort se trompera de mesure. Il portera la bière de Philippe-le-Long à Pépin-le-Bref, celle de Kléber au Petit-Poucet.—Un pan de son habit se prendra sous le couvercle et il le clouera avec le mort, et lorsqu’il voudra s’éloigner, le mort le tirera par sa basque.—Quelquefois l’intimé lui échappera comme un clavecin échappe à des porteurs maladroits, lui passera sur le corps et s’en ira rouler de marche en marche par l’escalier jusqu’à la porte de la cave.—Au cimetière, il sera dans une telle émotion que le pied lui manquera, que son arrière-train emportera la tête et qu’il tombera au fond de la fosse avec le cercueil;—telle on voit au Malabar une veuve se précipiter sur le bûcher de son époux!—et il faudra que des ingénieurs viennent le repêcher comme Dufavel.

Les pauvres petits enfants qui succombent sur le seuil de la vie, que Dieu, dans sa miséricorde, rappelle à lui avant qu’ils aient trempé dans la fange et dans la boue de ce monde, n’ont pas comme nous autres adultes le brillant avantage de s’en aller en corbillard. C’est simplement sous le couvert d’un modeste palanquin qu’ils traversent à pied la ville et regagnent les pourpris célestes. Mais comme il est assez rare que quelqu’un accompagne ces chers petits élus, rien ne presse les croque-morts qui les portent, et ils peuvent se livrer sans réserve à toute l’effervescence de leur soif. A chaque bouchon, à chaque taverne on fait halte. Il faut bien se rafraîchir, la route est si longue, l’ouvrage est si fastidieuse! et les poses deviennent si fréquentes que nos pèlerins se laissent surprendre par la nuit au milieu de leurs courses; ou bien une autre fois l’on rencontrera des amis et l’on s’oubliera dans leur sein, dans le sein de l’amitié!—et le lendemain ou le surlendemain, quand la pauvre mère viendra pour jeter une couronne sur la tombe de son enfant, elle trouvera la fosse encore vide!—Sèche tes pleurs, pauvre femme! va, l’objet chéri de ta douleur n’est pas perdu, mère adorée! il est chez le marchand de vin du coin, dans l’arrière-boutique!!!

Non content d’être nécrophore et grand-prêtre du fils de Sémélé, comme un mercier de campagne qui vend des sabots, des cantiques spirituels et de l’avoine, le croque-mort se livre assez volontiers au cumul, et cela par délassement, car, ne le perdons pas de vue un seul instant, sa seule profession officielle est de boire. Souvent donc on le voit, tranchant du gentilhomme, habiter non pas une maison, mais une boutique de plaisance où, à ses heures perdues, il vient s’abandonner aux plaisirs du négoce, je veux dire à l’aimable fantaisie d’échanger contre l’argent de ses pratiques des chaussons aux pommes ou de Strasbourg, du jus de réglisse ou du jus de la treille. Souvent aussi Madame cultive en son particulier quelque art d’agrément, et selon que son penchant l’entraîne, elle fait des eunuques sur le pont de la Tournelle, ou va cueillir dans la verte prairie du mouron pour les petits oiseaux.—J’ai dit madame, parce que le croque-mort ressent de très bonne heure le besoin d’avoir une duègne au logis pour le déshabiller et le mettre au lit quand il rentre.

Ce n’est pas, si nous en voulons croire l’indiscrétion d’une ravissante chansonnette de Béranger, mon bon ami et mon doux maître, qu’il lui soit toujours très facile de s’engager dans les rets de l’hymen. Hélas! la nef de ses amours échoua plus d’une fois sur la rive de Cythère! Ce qui après tout n’est peut-être que justice, car imprégné sans cesse de miasmes putrides et d’effluves alcooliques, notre galant a vraiment contre lui deux senteurs bien pernicieuses au nez d’une belle.

Comme les fonctions du croque-mort de la mairie sont héréditaires et aliénables, il peut choisir son successeur et nommer son survivancier. S’il meurt intestat, son épouse afferme ou donne sa place vide à qui bon lui semble. Quelquefois alors, préférant le tribut en nature à la redevance en espèces, elle jette un regard favorable sur l’objet de ses affections extra-conjugales (l’honneur de la maison du croque-mort n’est pas toujours des mieux gardés), et le sigisbé, endossant tout à la fois et la livrée funèbre et la veuve éplorée, passe d’un seul bond dans l’alcôve adultère et dans la charge.

Peut-être, ô mon Dieu! n’ai-je pas assez mis de plâtre à mon héros, n’ai-je pas assez déguisé ses faiblesses! mais il est si bon, mais il est d’une nature si humaine, que comme Jean-Jacques, malgré ses défauts, peut-être pour ses défauts mêmes, on ne saurait se défendre de l’aimer. Eh! mon Dieu! le soleil lui-même n’est-il pas sujet aux éclipses et n’a-t-il pas des taches! Lequel d’entre nous n’a pas ses heures de tendresse et d’égarement? De plus grands personnages ont été subjugués par la bouteille! Le sultan Mahmoud, qui vient de descendre ces jours-ci dans la tombe, n’a-t-il pas gouverné longtemps et glorieusement la Turquie plein des vues les plus sages et de liqueurs fortes! Bassompierre buvait jusque dans ses bottes!—Et Lucius Piso qui conquit la Thrace, et Cossus, le conseiller de Tibère, étaient l’un et l’autre si sujets au vin, que souvent il fallut les emporter du sénat.

Vous vous attendiez sans doute à quelque peinture sombre et farouche, et point du tout, c’est un pastel rose et frais que je vous trace! Vous comptiez sur des larmes, et partout sur vos pas vous ne rencontrez que de l’ivresse! cela vous étonne, et cependant, si l’on y songe un peu, cela est tout simple. La contemplation du néant des grandeurs et des choses humaines porte immanquablement à l’insouciance et à la frivolité.—Quand on commerce chaque jour de la mort et de son appareil, on prend bien vite les hommes et la terre en pitié.—On sent que la vie est courte, on veut la remplir.—Avant d’être mangé, on veut se repaître.—Avant d’être bu, on veut boire.—Et l’on devient nécessairement anacréontique et libertin.—Bayard n’eût pas été quinze jours aux Pompes sans devenir un freluquet; et si Napoléon lui-même avait été seulement trois jours croque-mort, il n’eût pas porté le sceptre du monde, mais la batte d’Arlequin.—Toute plaisanterie, toute antithèse à part, si l’ancienne gaieté française avec sa grosse bedaine et ses petits mirlitons, fleurit vraiment encore dans quelque coin du globe, croyez-le bien, je vous le dis en vérité, c’est aux Pompes funèbres assurément.—C’est là que les tréteaux de Tabarin sont encore en fourrière.—Il n’y a plus que là que Momus agite ses grelots.—Ainsi messieurs les fermiers de l’entreprise (car depuis le décret de l’an XII, les morts ont été mis en ferme comme les tabacs), que vous vous représentiez noyés dans la tristesse et bourrés d’épitaphes, sur Dieu et l’honneur! sont au contraire de bons et joyeux drilles, de francs lurons, prenant tout au monde par le bon bout et menant crânement la vie! ce sont tous plus ou moins d’aimables chansonniers, ce sont tous ou à peu près d’adorables vaudevillistes! Ayant ainsi tout à la fois le double monopole du boulevard, du Palais-Royal, de la foire et des catacombes.—Et quand le soir, ils nous ont fait mourir de rire, le lendemain ils nous font enterrer!

A gauche en entrant dans la cour, non loin des bâtiments de l’administration, il existe, comme dans un roman de madame Radcliffe, une chambre vaste et mystérieuse, fermée à tout profane, et qui se nomme, je crois, la salle du conseil. C’est là, dans ce secret refuge, que messieurs les fermiers se rassemblent joyeusement chaque jeudi, je ne sais sous quel vain prétexte, et que, tout en fumant le Havane, ils se plaisent à composer, dans l’abandon le plus voluptueux, à travers un feu roulant de lazzis et de pointes, leurs agréables ouvrages, leurs piquants refrains et leurs doux pipeaux.—Depuis dix ans Bobèche n’a pas dit un mot, Turlupin n’a pas joué une parade, qui ne soient partis de ce dernier asile de la muse de Piis et de Barré, de Panard et de Sedaine.—C’est là la source unique où la scène aujourd’hui s’abreuve et s’alimente.—C’est là, dirait Odry, l’embouchure de la scène.—Flonflons et fredaines, tout se fait là.

Aussi les jours de première représentation, passé cinq heures, n’y a-t-il plus un chat aux Pompes, n’y a-t-il plus âme qui vive aux cimetières. Vous seriez Jupiter en personne, ou M. de Montalivet, que vous ne pourriez vous faire inhumer.—Tous, fossoyeurs, cochers, croque-morts; tous, depuis le dernier palefrenier jusqu’au chef des équipages, depuis la concierge jusqu’au garde-magasin, tous en grande tenue sont réunis sous le lustre avec les romains du parterre.—Et Dieu sait l’enthousiasme qui les possède et les palmes immortelles qu’ils assurent à leurs patrons!!!

Ceci vous semble peut-être exorbitant, pyramidal, colossal, éléphantiaque! que sais-je! Et vous ne pouvez sans doute vous résoudre à croire que le vaudeville et les pompes funèbres soient deux choses si parfaitement liées, qu’elles boivent au même pot et mangent dans la même écuelle. Vous en faut-il des preuves?