Un de mes bons amis, qui fait merveille dans le drame, avait mis il y a quelque temps un jeune enfant en nourrice dans le faubourg. Chaque fois que ce fortuné jeune homme allait visiter son rejeton, jamais le père nourricier ne manquait de lui dire (j’espère que ceci est clair et positif): «Monsieur, vous qui êtes du théâtre et qui connaissez ces messieurs, parlez-leuz-y donc pour que je passe en pied.» Ne prêtant que peu d’attention à ce que le bonhomme marmottait, et d’ailleurs ignorant quelle était sa profession, mon ami ne comprenait goutte à cette demande. Enfin, un jour que ce plaisant solliciteur recommençait son éternelle pétition: («C’est que, voyez-vous, monsieur, quand on n’est pas titulaire, sauf le respect que je vous dois, on n’a que les mauvais morts. Quand y meurt un bon mort, c’est pas pour vous, ça vous passe devant le nez!...»)—Impatienté d’une pareille obsession, «Qu’êtes-vous donc?» lui dit-il brusquement, «vous êtes donc croque-mort?»—En effet, c’était bien là le métier du bonhomme; mon ami avait frappé juste, mais que l’autre était cruellement offensé! «Moi, croque-mort!» répétait-il; «non, monsieur, je ne suis pas croque-mort. Depuis l’an XII, monsieur, il n’y a plus de ces horreurs-là! Je suis, monsieur, porteur funèbre de défunts à l’entreprise générale.»—Ceci nous montre, cher lecteur, combien il est dangereux de confondre la branche aînée avec la branche cadette, et surtout d’appeler gendarmes les gardes municipaux.

Pour se délivrer de ce trop susceptible importun, notre jeune dramaturge écrivit sur-le-champ à la commission des auteurs; et dès le lendemain il eut la satisfaction d’apprendre que son protégé venait, à sa recommandation honorable, de recevoir sa nomination, et de passer ex-abrupto croque-mort en pied et en titre.

Le bonhomme avait raison de s’insurger: croque-mort n’est vraiment plus qu’un nom de guerre; et si jamais vous avez quelque chose à démêler avec les Pompes, gardez-vous bien d’employer ce vilain terme, vous vous attireriez quelque affaire d’honneur sur les bras.

Un jour que je demandais à un croque-mort pourquoi on leur avait donné cet étrange surnom, ce sobriquet, «C’est,» me dit-il avec un sourire de satisfaction (le croque-mort est très facétieux de sa nature), «parce que la populace prétend que nous faisons des repas de corps.»

Ainsi que pour le croque-mort, comme nous venons de le voir, il y a pour l’administration de bons et de mauvais morts, de bons temps et des mortes-saisons. Les mortes-saisons toutefois ne sont pas celles où l’on meurt, mais bien celles où l’on ne meurt pas, ou du moins où l’on ne meurt guère. Un bon temps, c’est quand le mort donne; cependant, pas à l’excès. Quand le mort donne avec trop d’enthousiasme, cela devient désastreux. Le choléra fut une époque déplorable; il y avait trop d’ouvrage pour la bien faire: chaque grappe ne pouvait aller sous le pressoir; on enterrait à la hâte et sans luxe; l’entreprise manquait de tentures et de chars; on empilait les morts sur des haquets, on les emportait à pleins tombereaux comme des gravois.—Mais la grippe d’il y a deux ans, à la bonne heure, ce fut un âge d’or!... Aussi le croque-mort n’en parle-t-il jamais sans une larme d’attendrissement.

Dès qu’une aimable recrudescence se fait sentir, dès que le ciel, dans sa bienveillance, envoie la plus légère mortalité, les employés et les quatre-vingts chevaux de service ordinaire deviennent bien vite insuffisants; il faut alors avoir recours à des hommes et à des bêtes de louage, et c’est alors que le croque-mort et le cocher de raccroc apparaissent sur l’horizon.

Le croque-mort de raccroc se fait avec tous les portiers d’alentour et les décrotteurs qui se trouvent sous la main. Mais quelquefois la pénurie est si grande (Dieu vous garde en cette occurrence de passer dans le faubourg!), qu’on vous arrête au passage. «Voulez-vous gagner trente sous?» vous dit-on, et sans en attendre davantage on vous entraîne, et, bon gré, mal gré, l’on vous force, comme on force dans un incendie à faire la chaîne, à endosser le frac funéraire. Chaque cortége alors forme une délicieuse mascarade! C’est à pouffer de rire, c’est à éclater dans sa peau! On prend dans les magasins les premiers haillons venus. Un pantalon, qui lui entrera jusqu’aux épaules, et une houppelande gigantesque tomberont en partage à un petit homme racorni, tandis qu’un portefaix herculéen aura un habit que vous prendriez pour sa cravate.—On raconte que M. Bulwer fut ainsi raccroché un jour (s’imaginant obéir à la loi du pays, l’honorable touriste se laissa faire), et que miss Trollope l’ayant par hasard aperçu derrière un corbillard, dans un accoutrement des plus grotesques, le trouva si bouffon, si comical, si whimsical, qu’elle se pâma d’aise, l’aimable aventurière, et tomba de sa Hauteur à la renverse.—Avec chaque attelage supplémentaire, le loueur de chevaux fournit aussi un homme d’écurie; celui-ci, on l’affuble en cocher, et je vous prie de croire que ce n’est pas le moins récréatif! Vous imaginez-vous l’allure dégagée de ces Bas-Normands fourrés dans de hautes bottes à manchettes, dans d’énormes casaques à la française, et vous figurez-vous leur gros museau de polichinelle coiffé d’un chapeau aquilin, à l’angle duquel pendent tristement en manière de crêpe les derniers vestiges d’une loque.

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Les cochers de corbillard titulaires sont en général d’une essence plus éthérée que les croque-morts, quoique pour la boisson ils soient leurs pairs, et qu’ils aient comme eux leur double odeur, non pas cette fois le cadavre et l’alcool, mais le vin et la litière.—L’histoire de ces bonnes gens, c’est l’histoire de bien d’autres, c’est l’histoire du cheval de fiacre.—Ce sont d’anciens serviteurs de grandes maisons, de maisons royales même, qui, après avoir été ravagés par l’âge et le malheur, après avoir perdu cheveux et chevance, de condition en condition arrivent enfin à cette dernière. Leur Westminster, à eux, c’est Bicêtre! c’est Bicêtre le gracieux Panthéon où, quand ils sont tout-à-fait hors d’usage, la patrie reconnaissante les envoie se coucher! Mais ce cas est bien rare; frappés d’un coup de sang ou d’un coup de vin, ces braves s’éteignent plus communément sous les drapeaux.