Comme il porte le haut-de-chausses, ses gras de jambes jouent chez lui un très grand rôle et sont dans son affaire de première importance.
Un maître des cérémonies complet coûte dix francs; mais on peut en avoir un sans mollets pour huit.—Un cagneux ne vaut que sept; et pour trois livres dix sous, autrefois, il y en avait à jambes torses.
Mais, hélas! l’entreprise des pompes a fait aussi sa révolution, et chaque jour, ainsi, des détériorations physiques et morales y sont apportées. La décence et le luxe y remplacent de plus en plus et d’une façon désespérante l’antique et primitive simplicité. On y pousse aujourd’hui la folie jusqu’à tresser la crinière et la queue des chevaux comme la blonde chevelure de nos maîtresses, jusqu’à parer leur front d’une cocarde, jusqu’à vernir leurs sabots. En un mot, les morts trouvent maintenant aux Pompes, à toute heure, un excellent comfortable,—les vivants, les attentions les plus délicates et jusqu’à des habits de deuil tout faits et à louer; il y a même pour les envois en province des berlines ravissantes, éblouissantes, où le trépassé pourrait au besoin se mirer. La case dans laquelle le défunt se loge est si heureusement dissimulée que j’ai vu plus d’une fois à Longchamps figurer incognito ces élégants équipages. Quand un cocher part pour un transport, soit pour mener ou ramener feu M. de Carabas dans ses terres, soit pour conduire outre-mer quelque baronnet venu chez nous pour apprendre les belles manières, mais mort à la peine, il emporte d’ordinaire avec lui une grande provision de poudre et d’arquebuses, et tout le long de son chemin il fait une guerre terrible. Chaque pièce qui tombe sous ses coups est cachée adroitement dans les profondeurs de là berline, et c’est une chose assez plaisante, au retour du voyage, que de voir déballer cette espèce de bourriche et débarquer, en compagnie de saucissons passés en fraude, une myriade d’écureuils, de bécassines ou de lapins. Mais, comme il en coûte 10 francs par poste pour faire voyager ainsi les os de ses pères, bien des gens d’ordre et d’économie les mettent tout bonnement au roulage.—Un jour que je me trouvais chez un jeune député de ma connaissance, j’entendis tout-à-coup s’arrêter un camion à la porte. On sonne, j’ouvre, et l’on me remet un papier. «Qu’est-ce?» s’écrie notre célèbre représentant. Je dépliai alors le billet et je lus: «La Bastide et Simon frères, commissionnaires-chargeurs à Marseille.—A la garde de Dieu et sous la conduite de Jean-Pierre, voiturier, nous avons l’honneur de vous faire passer la dépouille mortelle de M. le comte de ***, à raison de 5 francs les cent kilogrammes, prix convenu.»—«Ah! je sais,» fit alors mon noble ami, c’est feu mon respectable père qu’on me renvoie.» Puis, se tournant de mon côté: «Tu es bien heureux, mon cher, d’être orphelin,» me dit-il avec un sourire aimable, «ces gueux de parents, ça vous ruine! ça n’en finit pas!...»—Au Père La Chaise, sur la simple présentation d’une lettre de voiture, ou l’estampille de la douane, le conservateur reçoit les morts à bras ouverts; mais si par hasard leurs papiers ne sont pas en règle, s’ils ont perdu leur passe-port, on les traite de vagabonds et de républicains, et ils courent grand risque de coucher au corps-de-garde.
Rue Saint-Marc-Feydeau, 18, il existe aussi depuis quelques années, sous le titre de Compagnie des Sépultures, une magnifique succursale de la grande entreprise du faubourg Saint-Denis. Cet établissement est vraiment si rempli de commodités, que nous ne saurions le passer sous silence sans une criante injustice. Avez-vous fait une perte, allez là: moyennant une faible reconnaissance, on s’y charge de tout régler et de tout ordonner, depuis A jusqu’à Z, avec l’église comme avec les Pompes, y compris les distributions de vos aumônes; si bien qu’une fois votre commande faite vous n’avez plus à vous occuper du défunt, pas plus que s’il n’existait pas, et vous pouvez partir tranquillement pour les courses de Chantilly ou pour le couronnement de la reine d’Angleterre ou de la rosière de Bercy.—Joint à cet établissement, ajoutez, s’il vous plaît, qu’il y a, pour le plus grand agrément du visiteur, une exposition perpétuelle de petits sépulcres, de petits jardins funèbres, de tombeaux grands comme la main, d’urnes imperceptibles, de cercueils portatifs, le tout à prix fixe et dans le dernier goût. C’est à vous de choisir parmi tous ces ravissants échantillons. Voudriez-vous par hasard faire embaumer l’objet de vos regrets éternels? On vous présentera une jeune fille, un canard et un poulet injectés depuis trois ans par M. Gannal, encore aussi frais et aussi appétissants que s’ils sortaient de chez le marchand de comestibles.
Cette compagnie, ainsi que MM. les marbriers et tous les ouvriers des cimetières, nourrit au dehors une multitude de courtiers et de drogmans (le nombre en est, dit-on, formidable), qui, toujours à la piste des moribonds, des valétudinaires et des morts, aussitôt que vous êtes enrhumé, ou que vous avez rendu l’âme, se précipitent à votre porte, où par jalousie de métier souvent ils se livrent de sanglants combats et périssent.—Quelquefois ces industriels poussent l’adresse et la sollicitude jusqu’à graisser la patte du portier pour qu’il les vienne avertir dès que le malade aura tourné de l’œil, et qu’il favorise leur introduction, à l’exclusion de tout autre.—«Madame, un monsieur tout en noir, et qui paraît prendre une part bien vive à votre deuil, demande à être conduit près de vous.»—L’inconnu entre d’un air pénétré et le mouchoir à la main.—La dame s’incline et fait signe à l’homme attendri de s’asseoir.—«Vous avez fait une grande perte, madame.—Oui, monsieur, bien grande.—Bien douloureuse.—Oui, bien douloureuse, et dont je ne saurai jamais me consoler.—Madame, que souvent le destin est cruel!-Vous êtes bien bon, monsieur, de m’apporter quelques douces paroles: mais je crois n’avoir pas l’honneur de vous connaître, que me voulez-vous?—Je sais, madame, qu’il n’est rien qu’une mère ne fasse pour la mémoire d’une fille chérie... Hélas! que ce monde est plein de tristesse!... Je suis, madame, courtier près la compagnie des sépultures (ou courtier particulier de M. de La Fosse, fabricant de sarcophages), et je venais voir, madame, si par hasard vous n’auriez pas besoin d’un tombeau; nous en avons de neufs et d’occasion, et dans le dernier genre....» A ces mots notre homme essuie une bordée terrible; mais il est à l’épreuve du feu.—«Comment, monsieur, vous n’avez donc ni cœur ni âme pour venir troubler ainsi une pauvre femme dans sa solitude et son désespoir! C’est une abomination, c’est une honte, le métier que vous faites!....» Et là-dessus on le jette à la porte, mais il revient le lendemain; car rien ne saura l’arrêter jusqu’à ce qu’il vous ait extorqué quelques ordres.—Il n’y aurait qu’un moyen de se défaire d’un pareil misérable, ce serait de le tuer; mais la loi jusqu’à ce jour n’y autorise que faiblement.
C’est au faubourg du Roule, chez un illustre ébéniste, nommé on ne peut plus heureusement M. Homo, que se fabriquent les cercueils de chêne et de palissandre, les cercueils marquetés, guillochés, damasquinés, à compartiments, à secrets ou à musique; mais la grande manufacture des bières à l’usage de la canaille, c’est-à-dire des bières de bois blanc, est établie au village de la Gare. L’ouvrier qui en a l’entreprise est tenu dans l’obligation d’en avoir toujours au moins six mille de faites, et dans chaque mairie, une bonne collection. Ce tailleur suprême, qui enfonce Zang, Staub et Dussautoy, fait à ce métier sa fortune, tout comme MM. les vaudevillistes des Pompes de leur côté font la leur. C’est une chose bien curieuse que l’énorme quantité de vivants qui vivent à Paris de la mort! Sans la population souterraine un tiers de la garde nationale serait sans ouvrage et sans pain!—Au carrosse de luxe, il faut un attelage de luxe. Il faut des fleurs à la beauté, il faut des perles au poignard. Aussi n’est-ce point notre héros, ce mince et chétif personnage qui jouit de la douce faveur d’ensevelir les heureux du jour et de les mettre dans leurs cercueils Boule ou Charles Ier Non, mon cher marquis, il y a un gros garçon tout exprès pour cela: fleuri, potelé, presqu’un amour. Ce beau mignon, vous l’avez vu sans doute, il est très reconnaissable; il porte toujours sur l’épaule un sac énorme en guise de carquois; car il faut vous dire que pour épargner aux cadavres super-fins toute émotion et tout cahot désagréable, bien que leurs cercueils soient matelassés et garnis d’oreillers comme un boudoir, on les enterre à bouche que veux-tu? dans le son.
Tout le monde connaît la triste, et philosophique et populaire composition de Vigneron, cet honnête et modeste peintre; je veux dire le Convoi du Pauvre. Dans le char de l’indigence un homme obscur gagne silencieusement son dernier asile. Sans cortége et sans apparat, il passe comme il a vécu. Trahi par la fortune, abandonné des siens, un seul ami lui reste et le suit; et cet ami, c’est son chien! un pauvre barbet, portant la tête basse et enfouie sous les soies longues et crottées de sa toison inculte.—Ce tableau simple et déchirant, Vigneron l’a fait!... A Biard il en reste un autre moins sombre et que son pinceau railleur reproduirait merveilleusement!—Celui-là, je l’ai vu, de mes propres yeux vu!—C’était un homme, ô sublime philosophie! qui seul derrière un corbillard suivait les restes de sa défunte adorée et fumait tranquillement sa pipe.
Il va sans dire que ce sont les croque-morts de la métropole que nous avons pris pour type et archétype. Ceux des provinces varient à l’infini, mais au demeurant, ils ne sont toujours que des provinciaux. J’en ai rencontré dans quelques villes qui ressemblent assez par le costume à des marchands arméniens d’Archangel, et d’autres qui m’ont paru un assez heureux mélange du charbonnier et du rabbin.—L’usage des chars, qui fait dire au peuple de Paris: «En tous cas, nous sommes sûrs de ne pas nous en aller à pied;» ou «Viendra un jour où, ventrebleu! à notre tour aussi nous éclabousserons!...» n’est pas généralement adopté et ne le sera pas de sitôt sans doute. Beaucoup de villes regardent encore ce mode de transport funèbre comme un véritable sacrilége, et il n’y a pas fort longtemps même qu’à Moulins la populace a jeté dans l’Allier un malencontreux corbillard qui avait osé se montrer par la ville.
La gaieté qui règne chez nos aimables vaudevillistes du faubourg, tout héliogabalique, tout sardanapalesque, tout exorbitante qu’elle a pu vous sembler, est bien déchue cependant de son antique splendeur. Hélas! ce n’est plus que l’ombre d’elle-même. Il fallait voir avec quelle magnificence inouïe se célébrait autrefois le jour des Morts. Le jour des Morts, c’est la fête des Pompes, c’est le carnaval du croque-mort! Qu’il semblait court ce lendemain de la Toussaint, mais qu’il était brillant!... Dès le matin toute la corporation se réunissait en habit neuf, et tandis que MM. les fermiers, dans le deuil le plus galant, avec leur crispin jeté négligemment sur l’épaule, répandaient leurs libéralités, les verres et les brocs circulant, on vidait sur le pouce une feuillette. Puis un héraut ayant sonné le boute-selle, on se précipitait dans les équipages, on partait ventre à terre, au triple galop, et l’on gagnait bientôt le Feu d’Enfer, guinguette en grande renommée dans le bon temps. Là, dans un jardin solitaire, sous un magnifique catafalque, une table immense se trouvait dressée (la nappe était noire et semée de larmes d’argent et d’ossements brodés en sautoir), et chacun aussitôt prenait place.—On servait la soupe dans un cénotaphe,—la salade dans un sarcophage,—les anchois dans des cercueils!—On se couchait sur des tombes,—on s’asseyait sur des cippes;—les coupes étaient des urnes,—on buvait des bières de toutes sortes;—on mangeait des crêpes, et sous le nom de gélatines moulées sur nature, d’embryons à la béchamelle, de capilotades d’orphelins, de civets de vieillards, de suprêmes de cuirassiers, on avalait les mets les plus délicats et les plus somptueux.—Tout était à profusion et en diffusion!—Tout était servi par montagnes!—Au prix de cela les noces de Gamache ne furent que du carême, et la kermesse de Rubens n’est qu’une scène désolée.—Les esprits s’animant et s’exaltant de plus en plus, et du choc jaillissant mille étincelles, les plaisanteries débordaient enfin de toutes parts,—les bons mots pleuvaient à verse,—les vaudevilles s’enfantaient par ventrée.—On chantait, on criait, on portait des santés aux défunts, des toasts à la mort, et bientôt se déchaînait l’orgie la plus ébouriffante, l’orgie la plus échevelée. Tout était culbuté! tout était saccagé! tout était ravagé! tout était pêle-mêle! On eût dit une fosse commune réveillée en sursaut par les trompettes du jugement dernier.—Puis lorsque ce premier tumulte était un peu calmé, on allumait le punch, et à sa lueur infernale, quelques croque-morts avant tendu des cordes à boyau sur des cercueils vides, ayant fait des archets avec des chevelures, et avec des tibias des flûtes tibicines, un effroyable orchestre s’improvisait, et, la multitude se disciplinant, une immense ronde s’organisait et tournait sans cesse sur elle-même en jetant des clameurs terribles, comme une ronde de damnés.
Le punch et la valse achevés, on remontait gaiement dans les chars, on regagnait promptement la ville, et l’on venait souper en masse au café Anglais.—C’était alors un bien étrange spectacle que cette longue enfilade de voitures de deuil et de corbillards, stationnant sur le boulevard de la fashion à la porte d’un cabaret de bon ton, d’une popine, d’un calix thermarum, comme eût dit Juvénal; et dans l’intérieur, ce n’est pas, je vous prie, un spectacle moins bizarre, que cette bande joyeuse de farceurs en costume funèbre attablés avec des lions et des filles, sablant le madère et le sherry, en chantant le God save the king sur l’air de la mère Godichon!